Politique culturelle
Tiago Guedes : « La danse à Lyon a un poids historique et un futur »

Tiago Guedes : « La danse à Lyon a un poids historique et un futur »

19 novembre 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Tiago Guedes est depuis le mois de juillet le nouveau directeur de la Maison de la danse de Lyon et de la Biennale de la danse de Lyon. Nous l’avons rencontré quelques minutes avant la première de Mystery Sonatas d’Anne Teresa De Keersmaeker.

Votre projet s’appelait « On(l)y danse », pouvez-vous nous raconter brièvement quel était ce projet pour lequel vous avez été nommé ?

Les tutelles à Lyon demandaient aux candidats d’imaginer un projet pour rassembler deux institutions qui existaient déjà, la Maison de la danse et la Biennale de Lyon, avec les futurs Ateliers de la danse. Bien sûr ce sont des institutions différentes. La Maison de la danse est un théâtre avec une quarantaine de spectacles par saison et très ancrée dans le 8e arrondissement.

Pardon de vous couper, mais vous voulez dire qu’avant vous ces entités-là n’étaient pas reliées ? Ce n’était pas un seul projet ?

La Maison de la danse est une institution et la Biennale de la danse est une partie de la Biennale de Lyon. En effet, la Biennale de Lyon organise, dans les années paires, la Biennale d’art contemporain qui se passe en ce moment, et dans les années impaires la Biennale de la danse. Ça, c’est une première chose. L’autre chose est que la Maison de la danse fait partie des deux théâtres français, avec Chaillot à Paris, qui ne programment que de la danse. La particularité, c’est que l’on retrouve la même équipe artistique dans la programmation de la Maison de la danse et de la Biennale de la danse. C’est aussi le même directeur. J’ai succédé à Dominique Hervieu. Avec le départ de ce dernier, les tutelles voulaient vraiment imaginer un pôle danse à Lyon avec plus de porosité entre ces deux institutions, ou trois institutions, quand les Ateliers de la danse sortiront de terre en 2026.

Mon projet « On(l)y danse » a pour objectif de partager la danse à Lyon, d’y créer beaucoup plus de liaisons qu’il y avait avant entre Maison, Biennale et Ateliers. Concernant les Ateliers, je défends leur existence dès 2023. Ce n’est pas de la magie, je défends les préfigurations des projets, qui doivent exister avant les bâtiments.

D’accord, donc vous fonctionnez vraiment avec le trois temps : la Biennale, les Ateliers et la Maison. On parle d’ailleurs de trois temps mais on pourrait aussi parler de trois lieux avec des publics différents non ?

Oui, et la Biennale, c’est un grand projet de trois semaines tous les deux ans, alors que la Maison c’est en saison.

Vous avez été nommé en juillet, nous sommes en novembre. Est-ce que vous avez eu des surprises en arrivant ? Cinq mois après, est-ce que votre projet bouge ? 

J’en suis vraiment à ce moment-là. Je me demande : qu’est-ce que j’avais écrit de mon projet, et qu’est-ce que je peux faire tout de suite ? Là, nous sommes dans un moment assez intéressant qui est celui de la planification. C’est-à-dire, qu’est-ce qu’on va faire dans une première saison, dans une deuxième, dans une troisième saison ? Parce qu’en fait, le projet que j’avais écrit, c’est un projet d’avenir, pour les trois prochaines années.

J’ai une légère frustration qui est normale, comme cette année se tient la Biennale d’art contemporain, je n’ai pas deux ans pour construire la Biennale de la danse. Si j’étais arrivé dans une année Biennale de la danse, j’aurais vécu cette Biennale, connu les équipes et après j’aurais eu deux ans pour organiser ma première Biennale.

La Biennale qui arrive, ce n’est pas la vôtre ?

La Biennale qui arrive sera une Biennale de transition, avec 50% de la programmation des artistes choisis par Dominique Hervieu et auxquels je vais ajouter des artistes et habiller la Biennale différemment. Ce que l’on est en train de faire, c’est analyser tout le programme qui était mis en place et donner la couleur de ce que pourrait être ma première Biennale en 2025. On lance quand même beaucoup de projets et on donne une couleur aux nouveaux.

Vous êtes en face de quelque chose d’assez compliqué finalement, qui est de réunir trois entités dans des lieux différents, à des moments différents et j’imagine aussi avec des publics différents. Pour vous, qu’est-ce qui crée le lien ?

Pour comprendre, il faut souligner l’importance de la danse à Lyon. La danse a un socle historique et patrimonial très fort. La Maison de la danse était l’une des premières Maisons de la danse européennes des années 1980, la Biennale de Lyon était un grand événement prescripteur de sa première édition en 1984 avec tous les grands noms de la danse, et ces manifestations étaient vraiment développées en parallèle. Là, avec ce projet, c’est de voir comment tout souligne cette importance de rendre hommage à ce patrimoine et de voir comment ces projets peuvent être prescripteurs du futur de la danse. C’est vraiment présenter la Maison de la danse comme celle de toutes les danses et l’idée qu’on y voit la danse contemporaine comme un contexte et non pas comme une discipline. Par contexte, je parle de ce qu’il se fait en danse aujourd’hui, ce qui est actuel dans le Hip Hop, dans le Flamenco, dans la danse contemporaine, dans la danse classique, quelle est la façon aujourd’hui de faire la danse classique, et ça c’est vraiment une base très forte pour moi à la Maison de la danse. La Biennale de Lyon, c’est vraiment celle de toutes les découvertes car 70% des projets se créent là-bas. Ce que je veux dire, c’est que les premières des spectacles sont à Lyon, donc le public y vient pour découvrir non seulement les nouvelles pièces d’artistes qu’ils connaît bien mais aussi les créations des artistes qu’il ne connaît pas encore. C’est vraiment un lieu de découverte et aussi une Biennale intergénérationnelle. Les Ateliers de la danse seront surtout un lieu pour la pratique artistique et où les artistes pourront créer ; ça n’est pas pensé comme un deuxième théâtre pour la programmation de la Maison de la danse, même si bien entendu nous y présenterons des créations. C’est d’abord une énorme black box, où des chorégraphes peuvent passer un mois à finir un spectacle, à faire la lumière, le son, la scénographie pour après soit faire des avant-premières soit des premières. C’est un lieu de création et en plus on y ajoute trois studios de création. On aura donc à Lyon un pôle de création qui dispose vraiment des trois niveaux de toute la chaîne : un lieu pour la recherche, la création, un endroit pour la diffusion, la Maison de la danse, et une grande Biennale à rayonnement mondial. C’est ça le point d’accroche, c’est dire non pas forcément que Lyon serait la capitale de la danse parce que je n’aime pas ça, mais que la danse y a vraiment un poids historique et surtout un futur.

Est-ce que d’ailleurs vous travaillez avec le Ballet de Lyon ?

Le Ballet est l’un des ensembles de l’Opéra de Lyon avec l’orchestre et le chœur. C’est un de nos partenaires à plusieurs niveaux, celui de la Biennale de la danse, dans chaque édition il y a une nouvelle création pour ce ballet et l’opéra accueille un spectacle programmé pour nous, c’est donc un partenariat. Une fois par saison le Ballet joue aussi à la Maison de la danse.

Diffuser la danse ailleurs, c’est quelque chose d’important pour vous, pour qu’elle ne reste pas un club d’initiés, qu’elle soit la plus plurielle possible et la plus exigeante possible en même temps. Je voulais savoir quels étaient les outils que vous aviez mis en place à côté de la programmation pour faire justement en sorte qu’il y ait un public plus diversifié et que l’on ne soit pas juste entre nous.

Il faut bien préciser que cette saison, donc la saison 2022-2023, je l’hérite de Dominique Hervieu. Tout ce qui s’est passé à la Maison de la danse jusqu’à juillet, c’était décidé par Dominique et son équipe. Donc ma première saison sera à partir de septembre 2023. Pourtant on touche à quelque chose de très important pour moi, ce sont les relations avec les publics qui passent par la médiation. On se demande quelles sont les portes d’entrée des différents publics : scolaires, étudiants, empêchés. Je pense que la danse doit être vue comme une discipline pas du tout élitiste. Tous les gens dansent, ont des pratiques de corps, dansent à la maison, vont sortir, aller en boîte. La danse à vraiment pour moi ce pouvoir de rassembler, et parce qu’on a tous un corps on peut tous danser. Et donc là aussi, j’aime beaucoup cette idée de cet équilibre et de comment on nous ouvre les portes d’une institution pour faire entrer les gens. On est en train de penser à l’hospitalité, aux espaces de convivialité, les restaurants, les bars, les soirées que l’on va faire ici.

Est-ce que vous avez des exemples assez précis ? Par exemple est-ce que vous voulez changer le Hall ou des choses comme ça ?

Oui, on va changer l’image, la communication bientôt mais tout ça c’est normal. À chaque fois qu’il y a un nouveau directeur, un nouveau projet mais aussi parce que les habitudes du public ont beaucoup changé. Aujourd’hui, bien sûr vous pouvez venir voir un spectacle mais c’est plus intéressant si l’on peut venir une heure avant pour découvrir un jeune artiste au studio, voir un spectacle et après monter au bar et boire un verre, écouter un DJ qui met la musique et où l’on peut rencontrer les artistes.

Je veux transformer la Maison de la danse en un espace convivial qui a jusque-là un profil un peu plus conservateur. Je souhaite quand même en garder toute la diversité esthétique, cette idée de la danse contemporaine comme un contexte et pas comme une discipline et garder vraiment notre socle de public. On est vraiment chanceux avec 8000 abonnés à la Maison de la danse, mais on souhaite aussi faire venir d’autres publics, plus jeunes ou qui ne sont jamais venus, et aussi ceux du quartier. Cela passe par l’expérience du lieu. C’est-à-dire comment les gens peuvent venir à la Maison de la danse et avoir une expérience au-delà du spectacle.

Donc tout cela, c’est pour les publics qui n’y vont pas, mais pour les publics très habitués, notamment les professionnels, la Maison de la danse est aussi reliée à Numéridanse, il me semble ? Dans votre projet, une fois que vous serez à 100% chez vous ici, quelle place souhaitez-vous donner aux professionnels ? J’ai l’exemple en tête du CND où il y a une bibliothèque et qui est aussi un lieu pour la recherche, est-ce que vous avez aussi envie de ça ? Que cela soit un lieu de ressources pour nous par exemple qui écrivons des articles ou pour la recherche un peu plus poussée ?

Oui, mais tout de même en France nous sommes gâtés en centres de ressources. Il y a le CND, Centre National de la Danse qui est important et on ne peut pas du tout se manger les uns les autres par rapport à ça. Pourtant on a historiquement Numéridanse, née à partir des archives de la Maison de la danse avec tout ce qui y était filmé. Après, cela a évolué et on a eu des contributeurs qui nourrissent notre site, lequel regroupe plus de 4000 vidéos aujourd’hui.

C’est un magnifique travail qui est porté par nous mais aussi par le CFD et le ministère de la Culture, donc j’ai pour objectif de valoriser mon projet, en le mettant aussi en avant dans la communication et en faisant ce que j’appelle la médiation par l’image. Par exemple on a fait un grand travail autour des conférences, avec une personne de notre équipe qui fait la médiation de la danse, à partir de l’image, de Numéridanse et qui se déplace dans toute la France, fait des formations avec des professeurs. C’est vraiment un super outil de communication qu’on veut absolument valoriser au sein de la Maison de la danse.

Pouvez-vous m’expliquer géographiquement où se situe chaque lieu pour savoir si l’on peut passer de l’un à l’autre et également ce qui s’est passé autour des Ateliers de la danse, qui devaient être originellement plus proches de la Maison de la danse que prévu ?

Alors c’est complètement le contraire. Les Ateliers de la danse, c’est un projet très important pour lequel Dominique Hervieu à beaucoup milité. Il était prévu de le faire au Musée Guimet, ancien musée d’histoire naturelle dans le 6ème arrondissement à côté du parc de la Tête d’or, à quatre kilomètres de la Maison de la danse. C’est un lieu génial utilisé par la Biennale d’art contemporain en ce moment.

À un moment donné, la nouvelle municipalité, qui dirige la ville de Lyon avec Grégory Doucet et l’adjointe à la culture Nathalie Perrin-Gilbert, a proposé un autre modèle à la Maison de la danse qui était de ne pas faire les Ateliers de la danse au Musée Guimet mais à côté de la Maison de la danse, à deux minutes à pied de l’autre côté de la rue. Là où il y aura ce qu’ils appellent l’îlot Kennedy avec un nouveau centre scolaire, un nouveau gymnase avec une piscine.

Donc il y a tous ces avantages dont la proximité entre écoles, sport, culture et ça permet de mutualiser et de fédérer les équipes. On peut faire un spectacle à 19h là-bas et un autre à 20h30 ici donc c’est vraiment bien et très symbolique pour moi.

Mon premier jour de travail consistait à participer au jury pour choisir l’architecte, Dominique Coudon, strasbourgeois, qui nous a présenté un projet vraiment magnifique pour les nouveaux Ateliers de la danse, parmi d’autres projets que je développe avec lui. C’est vraiment un espace pour la pratique et la création de la danse.

Ce n’est pas parce que le bâtiment ouvre en 2026 que les Ateliers attendraient 2026 ?

Oui, c’est la préfiguration des Ateliers de la danse avec de la création, des résidences artistiques, des pratiques amateures et professionnelles. Tout ça, on va le développer dans le 8ème arrondissement à la Maison de la danse et avec des partenaires de ce quartier.

Est-ce que dans la Maison, ici, on retrouve des studios de répétitions ?

Il y a un studio de répétitions et une salle de conférence. Ici il n’y a qu’une seule grande salle de 1100 places et avec les Ateliers de la danse on aura une nouvelle salle mais on ne pourra pas augmenter le nombre de salles dans la Maison de la danse. Ce grand bâtiment des années 60 était conçu comme les autres, il y avait cette grande salle et il n’y avait pas beaucoup de spectacles de moyenne échelle.

Visuel : © Muriel Chaulet

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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