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[Interview] Andrea Polli : « Les gens ont une sorte de réaction émotionnelle en voyant l’air qu’ils respirent »

[Interview] Andrea Polli : « Les gens ont une sorte de réaction émotionnelle en voyant l’air qu’ils respirent »

27 novembre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Faire tomber une cascade d’eau numérique dont le flot change en fonction du Taux de CO2 dans l’air. Pour reveiller les consciences sur les questions écologique et à l’occasion de la COP21 et ARTCOP21, le Mona Bismarck American Center présente, pour la première fois en Europe, l’installation interactive Particle Falls de l’artiste américaine Andrea Polli. Rencontre.

Pouvez-vous me parler de l’oeuvre interactive que vous avez installée sur la façade du Mona Bismarck American Center ?

Contrairement à de nombreuses installations interactives, Particle Falls ne propose pas une interaction directe avec les mouvements et les actions des gens autour d’elle. Au lieu de cela, l’installation interagit avec la qualité de l’air autour d’elle. Le néphélomètre, un capteur qui est un instrument scientifique sensible, détecte les particules de pollution même si celles-ci sont très réduites, autour de 2,5 microns c’est-à-dire encore plus petit qu’un cheveu humain. La quantité de ces particules dans l’air est détectée en temps réel et utilise la diffusion laser. Le montant est ensuite converti en une visualisation qui se met à jour toutes les 15 secondes, montrant l’état actuel de l’air autour du centre Mona Bismarck.

Est-ce que vous vous intéressez personnellement à l’écologie ? Parlez moi de votre travail auprès de la NASA.

Dès la fin des années 80 et le début des années 90, je me suis fascinée pour les images de la théorie du chaos. Je me suis intéressée à la programmation informatique, aux formules mathématiques et j’ai créé de nombreux algorithmes. J’ai ainsi conçu plusieurs compositions de musique algorithmique basées sur l’attracteur de Lorenz parce que je pensais (naïvement !) qu’une formule mathématique pouvant créer une belle image pourrait aussi créer une musique intéressante. Je me suis intéressée au son comme une abstraction et aux algorithmes récursifs qui semblaient simples mais qui avaient des résultats complexes.

La réelle première collaboration que j’ai faite avec un scientifique était « Atmospherics / Weather Works ». C’était un traitement par ultrasons de deux tempêtes historiques qui sont passées au-dessus de New York. J’ai rencontré mon collaborateur, le Dr Glenn Van Knowe, lors d’un colloque autour du rapport entre l’art et la science au Annenberg Center à Los Angeles. Je lui ai parlé de mon travail : la création de musique algorithmique qui utilise des attracteurs chaotiques (et plus particulièrement celui de Lorenz). Il m’a expliqué que cet attracteur était l’un des premiers modèles météorologiques du mouvement des molécules d’air et que, depuis les travaux de Lorenz, certains modèles étaient devenus beaucoup plus sophistiqués. Comme nous voulions tous les deux écouter ce que ces récents modèles pouvaient créer, nous avons choisi d’essayer avec un ouragan et une tempête de neige.

J’ai appris beaucoup de choses sur la météorologie et sur le changement climatique en travaillant avec lui. Je lui ai demandé de faire un projet avec moi en rapport avec le climat. J’ai ensuite compris que le domaine de la recherche météorologique et le domaine de la recherche climatique sont deux choses très distinctes. Je devais trouver un expert climatique pour mon projet. Les deux experts, météorologiques et climatiques, utilisent des modèles mais la grande différence est leurs résolutions.

Depuis que les scientifiques climatiques modélisent des événements uniques et rapides, comme les tempêtes, ces modèles ont tendance à être en très hautes résolutions autour de zones géographiques relativement petites, alors que les experts météorologiques ont tendance à utiliser des modèles de plus faibles résolutions. Pour eux la modélisation du changement climatique est attribuée à des événements qui se produisent sur des périodes de temps plus longues.

Le spécialiste climatique avec qui j’ai commencé à travailler est le Dr Cynthia Rosenzweig. Elle est le chef du groupe de recherche sur le climat du NASA Goddard Institute. Elle venait de terminer une étude sur les effets du changement climatique à New York et elle utilisait l’un des modèles de plus hautes résolutions jamais utilisés auparavant. Pourquoi ? Parce que les changements climatiques ont commencé à être étudiés sur de plus courte échelle de temps donc des modèles de plus hautes résolutions étaient absolument nécessaires.

Travailler sur la chaleur et le cœur de la ville m’a beaucoup appris sur les différents domaines qui peuvent être affectés par le changement climatique. Bien que le projet n’ait pas ce propos, j’ai aussi que vu que l’augmentation de l’intensité et la fréquence des tempêtes étaient dûes au réchauffement climatique.

Ces deux domaines distincts commençaient à converger sous mes yeux et ce à cause du changement climatique plus rapide !

A la base, je n’ai jamais entrepris de faire un projet sur le changement climatique et quand j’ai commencé, c’était un sujet dont on ne parlait pas autant qu’ aujourd’hui. Je suppose que ce qui m’a conduite sur ce travail c’est de trouver quelque chose d’intéressant, choquant et surprenant et ensuite de vouloir communiquer cette information d’une manière ou d’une autre.

Pensez-vous que Particle Falls puisse faire évoluer les mentalités ?

Je pense que voir quelque chose en temps réel et qui est normalement invisible comme l’air de la pollution est plus « réel » pour les gens, même les scientifiques. Je me souviens à Philadelphie quand j’ai présenté mon travail pour la première fois devant des chercheurs, qui en savaient pourtant beaucoup sur les problèmes de la qualité de l’air, les visualiser était vraiment choquant pour eux. Les gens ont une sorte de réaction émotionnelle en voyant l’air qu’ils respirent. De nombreuses personnes qui ont vu ce travail sont souvent déjà très affectés par la qualité de l’air. De jeunes enfants souffrant d’asthme par exemple. Par le biais de Particle Falls, ils ont ressenti une sorte de justification à leurs problèmes.

Visuel : DR

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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