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Dans la fabrique de la République monumentale, Jules Dalou au Petit Palais

Dans la fabrique de la République monumentale, Jules Dalou au Petit Palais

30 mai 2013 | PAR Franck Jacquet

Comment produit Rodin ? L’exposition permanente du Musée à son nom traite abondamment cette question. On connaît moins la manière de pratiquer d’Aimé-Jules Dalou, pourtant représentant de tout premier ordre de la sculpture française du XIXe siècle. Le sculpteur est en effet relativement oublié malgré les grands monuments qu’il a légués à la IIIe République triomphante. Les parisiens connaissent le Triomphe de la République, sur la place du même nom, mais oublient vite son nom. L’œuvre de Dalou, très variée, est abondamment reproduite et très présente dans le patrimoine français, mais les rétrospectives qui lui sont consacrées sont rares. Le Petit Palais, où une salle permanente lui est dédiée depuis le début du XXe siècle, a naturellement décidé de lui consacrer jusqu’au 13 juillet prochain une exposition biographique à la fois ample et au propos resserré, très dense, complète, parfois monotone.  

 Une exposition biographique

L’exposition se veut avant tout une exposition monographique. Elle en a les avantages comme les inconvénients. On suit donc chronologiquement les grandes étapes de la vie du maître. Issu du modeste Paris, Jules-Aimé Dalou grandit et fait rapidement montre de son talent. Il intègre les institutions de formation des artistes dessinateurs et sculpteurs de la France impériale, notamment les Beaux-Arts sous le patronage de Carpeaux, régnant  alors en maître sur la statuaire française. Son histoire est ensuite bien connue : jeune artiste, il répond à ses premières commandes, échoue au Grand prix de Rome à plusieurs reprises, vit grâce à des travaux alimentaires qui nourrissent sa formation (naturaliste, empailleur, modeleur…), il participe assez activement à la Commune, ce qui lui vaut un exil anglais assez doux où il enseigne et produit pour des commanditaires privés, pour la ville de Londres… Comme les autres communards, il est amnistié en 1879 et revient en France où il est déjà réinscrit dans les cercles artistiques, ce qui s’explique par le fait qu’il était déjà très défendu par ses proches, des milieux bourgeois bien installés dans la nouvelle République des notables. Il devient alors rapidement l’un des sculpteurs officiels de la République, répondant aux appels de travaux et aux concours pour les grandes places publiques, les hauts dignitaires… Il est alors aussi connu et influent que Rodin. Il prépare le terrain à Bourdelle qu’il forme en partie avec « l’empereur de Meudon », ce que n’évoque pas l’exposition. En effet, Dalou avait à cœur la formation au sein de son atelier, détail biographique important. Installé comme l’un des artistes officiels de la République, son travail ornemental lié à la demande privée ne doit pas être négligé : à la fin de sa vie, il met en série quelques œuvres pour reproductions dans le cadre d’usines (Manufacture de Sèvres notamment). Après sa mort en 1902, son praticien Auguste Becker conserve à la fois l’œuvre constituée en fond et systématise la vente industrielle. En cela, on perçoit le passage d’une logique d’atelier dominant encore dans les années 1860 à une logique d’œuvre reproductible (W. Benjamin pour comprendre ce changement) à partir des années 1890, mouvement incarné notamment par l’art nouveau auquel Dalou semble totalement hermétique. On s’interroge alors à l’issue de l’exposition : si le parcours individuel est parfaitement décrit, son positionnement par rapport aux nombreux courants esthétiques d’alors est bien peu évoqué, comme s’il n’avait qu’une seule facette, celle du grand œuvre républicain.

  Fabrique de la République, fabrique des monuments

Car ce que l’exposition met le plus en avant est bien la statuaire monumentale du maître, symboliquement issu des faubourgs ouvriers d’un Paris bourgeois transformé par l’industrialisation et les aménagements haussmanniens. A travers son parcours, c’est au fond l’enracinement républicain (tant questionné aujourd’hui) que l’on observe.

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Aimé-Jules Dalou, Mirabeau répondant au marquis de Dreux-Brézé dans la séance du 23 juin 1789, bronze, @Assemblée nationale

Le rapport de Dalou au régime républicain transparaît évidemment à travers ses sculptures monumentales peuplant les places publiques ou les lieux symboliques du nouveau régime : Le triomphe de la République, place de la Nation, est le plus connu. Il fait l’objet d’un moment de l’exposition à l’occasion duquel les esquisses, travaux préparatoires sont montrés (les dessins composent environ un quart des pièces). Là où un ancien communard devient l’artisan de la mise en scène de la République bourgeoise ! On perçoit bien la réintégration de ces franges un temps révolutionnaires. Les thèmes de prédilection de ses premiers travaux, les références mythologiques, portent eux-mêmes le lointain écho d’une certaine culture révolutionnaire où les références à la Rome antique étaient si présentes. Il a, comme la majeure partie des représentants de la sculpture française du XIXe siècle, été confronté dès sa formation aux travaux de David… De même, il glorifie (en abîme) le Parlement républicain lorsqu’il met en avant les talents d’orateur de Mirabeau dans son haut-relief Mirabeau répondant au marquis de Dreux-Brézé dans la séance du 23 juin 1789.

 

L’exposition, en détaillant les étapes de conception et de fabrication des œuvres, montre au fond un vecteur de l’affirmation républicaine. Le rendu de ces étapes est paradoxalement très froid, on ne voit jamais ceux qui peuplent ces ateliers. C’est bien dans ces derniers que se fabriquent des supports essentiels pour ancrer la République. Avec les motifs de bacchanales, de baigneuses, on notera tout de même, et ceci n’est pas contradictoire avec le républicanisme de l’époque, qu’il est marqué aussi par des thèmes teintés de l’identité nationale en ce qu’il les interprète par un style « néo-Louis XV » alors que l’art nouveau, si différent dans les années 1890, fait lui-même référence au « rocaille ». Cet aspect de l’œuvre est particulièrement mis en avant au Musée Cognacq-Jay (exposition : « Dalou, regards sur le XVIIIe siècle »). On pourra, au terme du parcours, alors que l’on peut contempler des années de travaux préparatoires au Monument aux ouvriers, s’interroger sur le maintien de son attachement radical ou révolutionnaire alors même qu’il était une sorte d’artiste officiel d’un régime bourgeois. Ces dizaines de petites statues représentant les métiers populaires témoignent sans doute des convictions de celui qui avait produit bien plus tôt la statue d’une modeste boulonnaise allaitant.

 

 Sans titre

Aimé-Jules Dalou, Boulonnaise allaitant son enfant, Modèle en plâtre, vers 1894. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais © Eric Emo / Petit Palais / Roger-Viollet

 

Redécouvrir une géographie du Paris républicain

L’exposition est certes très austère en ce qu’elle est très linéaire et s’en tient à une rigueur chronologique classique. La juxtaposition des dessins, esquisses et modèles est très intéressante, puisqu’elle donne réellement à voir les étapes de production ; mais le tout peut sembler très compact. On déplorera que les cartons sont parfois des copiés-collés les uns par rapport aux autres au sein d’une même section. Cependant, le parcours est en lui-même une invitation à redécouvrir un aspect qu’on néglige réellement dans le Paris d’aujourd’hui (ou dans les grandes villes de province où les notables rivalisaient de monuments aux grands hommes de la République) : une géographie de la IIIe République triomphante dans laquelle les œuvres du maître prennent une importance toute particulière. Le début de l’exposition invite à une promenade à la découverte de ces statues dédiées aux grands hommes, aux allégories ou à de grandes dates de cette France républicaine (certaines ont été déplacées au cours du temps). Cette redécouverte sera appuyée par le riche Catalogue raisonné des œuvres de Dalou, paraissant parallèlement à l’exposition. Cet ouvrage très riche sera d’ailleurs fort utile à tous ceux qui travaillent sur ce que la statuaire républicaine reflète dans la France du XIXe siècle.

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Coll. Jules Dalou, le sculpteur de la République ; catalogue raisonné de l’œuvre de Dalou conservée au Petit Palais. Paris : Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris, 2013 (relié, 480p., 240 x 300 mm – ISBN : 978-2-7596-0189-9)

Exposition : « Dalou (1838-1902) ; le sculpteur de la République »

Lieu : Le Petit Palais – du 18 avril au 13 juillet 2013

Informations : Horaires

Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturne le jeudi  jusqu’à 20h.

Fermé le lundi et les jours fériés.

Plein tarif : 8 euros

Tarif réduit : 6 euros

Demi-tarif : 4 euros

Site : http://www.petitpalais.paris.fr/fr/expositions/dalou-1838-1902

 

Infos pratiques

Gagnez 2 places pour la soirée We Insist! + Kouma + The Delirium Tribune le 10 juin à l’Espace B
Gagnez 2×2 places pour le concert de These New Puritans le 17 juin au Café de la Danse
Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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