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Auguste au Grand Palais, le pari de la monumentalité

Auguste au Grand Palais, le pari de la monumentalité

29 avril 2014 | PAR Franck Jacquet

A l’ombre de pièces monumentales, les visiteurs sont invités à observer le parcours d’Auguste et de la République dont il amplifie le « tournant impérial » bien qu’en conservant les apparences de la constitution mixte traditionnelle. L’exposition se déroule jusqu’à la mi-juillet , déroule un propos très (trop ?) classique mais aussi très clair et didactique.

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L’Auguste, synonyme de monumental
Partons de la fin : une immense statue de plusieurs mètres de hauteur d’Auguste divinisé, seul face à Livie elle-même devenue désormais vestale du culte de celui qui est désormais divus par la lettre même du Sénat. Les deux statues seules face à l’éternel et au-delà des institutions. Sur un premier niveau de lecture, on restera impressionné par la statue monumentale mais aussi, au sens premier, par la « majesté » qui s’en dégage. A un second niveau, on doit comprendre combien les fondements du régime nouveau sont établis, même « sanctifiées » par cette apothéose. Tibère étant accepté par le Sénat comme successeur désigné par Auguste, la Domus Augusta, mais impériale, sera désormais la pourvoyeuse des empereurs ce qui ne trompe pas Tacite lorsqu’il relate cette succession : « Aussitôt après la mort d’Auguste, il (Tibère) avait donné le mot d’ordre aux cohortes prétoriennes en qualité d’empereur (…) ; le manifeste qu’il envoya aux armées était d’un prince qui exerce ses pouvoirs » (Annales, I, 7). Toute la démonstration de l’exposition est effectivement de restituer à travers l’ascension et les décisions d’Auguste le processus par lequel s’ancre ce nouvel équilibre institutionnel sur les décombres d’une République usée par les querelles de clans et l’échec de stabilisation des Triumvirats, voire le pourrissement des mœurs républicaines tant stigmatisé par Cicéron. Reprenons donc les choses à leur commencement, lorsque s’esquisse l’escalade d’Octave.
Le parti pris général est de privilégier les œuvres monumentales, comme si la figure du César empereur ne pouvait s’incarner que dans une certaine ampleur. Les statues d’Octave – Auguste relatent les différentes facettes du chef : tantôt représenté avec les attributs militaires, tantôt paré des symboles d’une légitimité traditionnelle alors qu’il tente, alors qu’il a conquis le pouvoir, réduit ses ennemis, de stabiliser les institutions. C’est un aspect extrêmement intéressant que celui-ci : Auguste cherche à construire une transition ménageant les cadres ou du moins les apparences républicaines, consensus désormais acquis entre historiens. Les figures de l’empereur comme restaurateur des cultes civiques, traditionnels et des ancêtres sont donc logiquement nombreuses. On aperçoit ainsi par quelques plans, représentations et morceaux de temples qu’il fait aménager durant son imperium et en tant que pontife. Les pièces monumentales ne sont donc pas liées uniquement à la personne même de l’empereur ou à sa famille mais aussi aux travaux, infrastructures et restaurations commanditées dans la Rome d’alors. L’exposition semble d’ailleurs présenter comme une nouveauté ces travaux sur le forum alors que ceux-ci étaient déjà une tradition remontant à la période monarchique… Il n’en reste pas moins que le forum d’Auguste est la matrice des programmes postérieurs des Ier à IIIe siècles. Parmi ces grandes pièces, les masques du théâtre de Marcellus, premier grand théâtre de pierre de Rome, impressionnent par leur taille.
De manière générale, les objets d’usage quotidien ou de taille plus modeste côtoient les ensembles plus majestueux qui prennent toute leur dimension dans les beaux volumes délibérément vides de décor du Grand Palais. L’écrin est simple et donne toute la place aux traces monumentales qui rythment donc l’exposition.

Le classique, c’est didactique
Dans l’ensemble, le parcours est on ne peut plus classique dans sa forme mais aussi dans le fond. Exposition archéologique, elle est donc guidée essentiellement par la chronologie et secondairement par le spatial.
Le premier fil déroule la vie de l’empereur depuis ses origines et son entrée dans la famille des Julii, son ascension politique durant les guerres civiles, particulièrement avec la période du second Triumvirat durant laquelle il finit par triompher de son principal rival Antoine dont l’erreur de l’alliance avec l’Egypte en la personne de Cléopâtre lui est fatale. Une fois maître de l’Orient et de l’Occident, son règne peut se consacrer à la restauration apparente des institutions régulant la chose publique romaine mais sous la coupe d’un César supérieur cumulant l’essentiel des fonctions décisionnelles en sa personne (Grand pontife, puissance monétaire et militaire…). Cette « normalisation » rencontre un succès auprès de la population que l’on peut évaluer à l’aune des constructions à la gloire du souverain à Rome comme ailleurs dans les provinces impériales réorganisées. Le souverain évergète et faiseur de paix règne ainsi jusqu’à son décès en 14 après J.-C., moment d’apothéose pour sa personne mais aussi pour le complexe impérial institutionnel, religieux et militaire qu’il a fondé.
Parallèlement se nouent des aperçus spatiaux de cette emprise nouvelle. A l’échelle locale Auguste se situe dans la continuité de César pour restructurer l’espace urbain romain à l’image de son pouvoir, considérant logiquement que ce cadre doit correspondre aux nouvelles institutions et donner une pleine place aux cultes traditionnels apaisant, célébrant la concorde retrouvée et un certain équilibre social à même de consolider la capitale. A l’échelle individuelle même, on appréciera que le propos donne à voir à la fois ce qu’est la filiation d’Auguste à travers une généalogie incarnée par les statues des Julio-Claudiens, mais aussi à montrer quelques objets de ce qu’est la vie d’une maison romaine, topos difficilement contournables des expositions antiques. L’exposition adopte surtout un angle géographique dans sa dernière partie : quelques focus sont proposés sur les principales parties de l’Empire. Si l’Afrique ou la Grèce sont largement escamotées, l’Egypte, la Gaule et la Germanie sont évoquées par des inserts convaincants de même que les monnayages provinciaux. Marronniers de l’exposition archéologique, ils sont présents mais leur reproduction à grande échelle permet de les lire et de les comprendre plus aisément.
Au cours de ce double cheminement, quelques pièces majeures sont livrées à notre regard. On peut retenir ainsi le Portrait d’Auguste de Méroé, tête de bronze présentant de manière saisissante les traits et la chevelure de celui qui se nomme encore Caius Octavius (représentation dit de type « Prima Porta »). Cette tête fut ensevelie et humiliée ce qui explique sa conservation. La fresque de la bataille d’Actium, le Camée d’Auguste transmis dans les dynasties de France et issu du Cabinet des Médailles de la BNF sont au nombre de ces joyaux.

Les limites de l’archéologique
Que retient-on alors du propos d’ensemble ? Une très belle exposition dont les pièces obtenues et déjà exposées au Quirinal à Rome sont remarquables. Pour autant l’angle individuel choisi, même s’il est celui d’un souverain, suscite mal la compréhension et le ressenti sur ce que fut cette « République en pleine transition impériale ». C’est toute la difficulté qu’on aperçoit lorsqu’on prend un peu de recul et que l’on compare l’écart abyssal entre le titre de l’exposition, mettant en avant la première personne du singulier, et le parcours lui-même qui ne restitue pas le vécu ou l’horizon de l’individu. Bien évidemment, il paraît difficile d’opérer une telle recomposition d’un espace vécu ou d’un itinéraire personnel là où les sources sont rares. Pourtant, en s’appuyant sur les bribes écrites (contes, récits populaires, pièces…) et en complétant avec les sources matérielles dont on dispose (textes des historiens antiques comme objets), plusieurs projets ont pu réussir cette gageure depuis une décennie comme ce fut le cas récemment au British Muséum qui livra un aperçu saisissant de la vie quotidienne romaine en ce même siècle à Pompéi. Ici, les objets du quotidien sont certes nombreux (sépultures, vases, amphores, cratères…), mais ils ne montrent pas ce que fut un cadre de vie habituel ou même de souverain au Ier siècle. Ils sont comme juxtaposés selon leur provenance et leur périodisation. De même, si on perçoit bien le sentiment de pacification éprouvé par la population (au moins en Italie) liée à ce règne, il n’en va pas de même de ce qu’on peut qualifier d’optimisme et de projections vers le futur qui transparaissent chez les auteurs de l’époque ou relatant celle-ci (Varron, Pline, Denys…). Seule la Gaule est mieux traitée depuis les monnayages jusqu’aux traces archéologiques d’Orange et de Nîmes notamment grâce à de nombreuses pièces d’origine française cette fois. Les travaux de Patrick Le Roux ou de François Chausson (voir le catalogue) peuvent compléter ces absences.

Incontestablement, les œuvres et objets sont d’une très grande qualité et impressionnants. On ne peut nier la très grande clarté pédagogique, mais le déficit historiographique (transparaissant très clairement dans les sections provinciales) et d’incarnation du personnage historique « fil conducteur » de l’exposition déçoivent un peu. L’écrin du Grand Palais, d’ailleurs rehaussé en entrée par l’installation « Néo » de Pierre Delavie jouant sur la déstructuration – restructuration de l’architecture du bâtiment, n’en reste pas moins un lieu idéal pour admirer les statues romaines ainsi que leurs reproductions. Enfin, l’institution organise à destination d’un public cette fois plus restreint de chercheurs un colloque très prometteur sous la direction de John Scheid ou encore de Jean-Louis Ferrary portant sur la figure du princeps dans la littérature.

Visuels :

Visuel 1 :
Portrait d’Auguste de Méroé ; 29-20 avant J.-C. ; Bronze, calcite et verre (yeux) ; H. 46,2 cm, L. 26.5 cm, prof. 29.4 cm ; Londres, The British Museum © The British Museum, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / The Trustees of the British Museum

Visuel 2 :
Auguste de Prima Porta ; Époque Tibérienne ; Marbre de Paros, H. 229.5 cm (avec la plinthe) ; Vatican, Musei Vaticani, Braccio Nuovo © Musées du Vatican, Cité du Vatican

Visuel 3 :
Trésor de Boscoreale : skyphos à poucier ; Décor de deux branches d’olivier nouées sur leur tige argent, H. 8,1 cm, L. 19,5 cm, diam 12 cm ; Paris, musée du Louvre, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Visuel 4 :
Auguste en quadrige ; Cornaline, 2,8 x 2,6 cm ; Naples, Musée archéologique national © Soprintendenza Speciale per i Beni Archeologici di Napoli e Pompei, Archivio Fotografico

Visuel 5 :
Auguste, tête voilée ; Fin du 1er siècle avant J.-C. ; Marbre blanc, H. 43 cm, L. 25 cm, prof. 22 cm
Ancona, Museo Archeologico Nazionale delle Marche su concessione del Ministero per i Beni et le Attività Culturali – Direzione Regionale per i Beni Culturali e Paesaggistici delle Marche © Soprintendenza per i Beni Archeologici delle Marche

Infos pratiques

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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