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Entretien avec Eva Jospin : « il n’y a pas de coupure entre nous et la nature »

Entretien avec Eva Jospin : « il n’y a pas de coupure entre nous et la nature »

09 novembre 2021 | PAR Blaise Campion

Après avoir fait cette année son entrée dans les collections du musée des impressionnismes pour qui elle a réalisé deux sculptures, l’artiste plasticienne Eva Jospin propose à partir du 19 novembre l’exposition De Rome à Giverny conçue comme un dialogue entre plusieurs de ses œuvres et les collections du musée. Elle revient dans cet entretien sur ses sources d’inspiration, sa vision de l’art et son rapport à la nature.

Comment avez-vous travaillé à la réalisation des œuvres commandées par le musée des impressionnismes de Giverny, Edera et Bois des Nymphes ?

J’ai répondu à l’invitation de Cyrille Sciama [le directeur général du musée, ndlr] qui souhaitait qu’un artiste intervienne pour marquer l’entrée du musée afin de la rendre plus visible, mais avec une œuvre d’art plutôt qu’une simple signalétique. La question était de savoir comment s’intégrer à l’espace existant qui est très réussi, parce que le jardin est magnifique. J’avais envie de travailler sur la discrétion, l’intégration, et jouer en même temps sur une forme de trompe-l’œil. Il y a de très belles glycines qui parcourent les arches de l’entrée du musée, et j’ai joué sur une glycine de bronze qui se fond avec la végétation. Il y a également tout un lettrage qui a été entièrement sculpté en carton à l’atelier, et que nous avons ensuite moulé et tiré en bronze, ce qui donne quelque chose d’à la fois précieux et brut. Les lianes en bronze se poursuivent sur la grille d’entrée du musée qui auparavant était en bois et fermait la vision, et qui ouvre désormais la perspective au regard du visiteur. Edera est aussi une œuvre qui sera amenée à évoluer dans le temps parce que le bronze change de couleur et parce que selon la saison la glycine pourra être nue ou au contraire luxuriante. Cela me plaisait beaucoup l’idée d’une œuvre qui change d’aspect et qui accompagne la saisonnalité du jardin.

Pour Bois des nymphes, mon envie était de travailler sur la perspective du jardin et d’utiliser le fond de cet espace qui n’était pas pleinement exploité. L’idée était en quelque sorte de clôturer la perspective offerte par le jardin. L’œuvre est délicate, avec une centaine d’éléments assemblés en bronze, allant de troncs d’arbres assez massifs à une frondaison de feuilles extrêmement fines. Elle a à la fois un côté pétrifié, un peu héraldique avec des arbres très droits, mais offre également la possibilité d’en faire le tour et invite à imaginer le reste d’un bois qui aurait été là à une autre époque. Cela fonctionne très bien avec l’œuvre de Giuseppe Penone déjà installée dans le jardin.

Le musée des impressionnismes vous a laissé carte blanche pour l’exposition De Rome à Giverny. Avez-vous souvent joué le rôle de commissaire d’exposition ?

Non, c’est la première fois. Des commissaires ont souvent mêlé mes œuvres dans des expositions liées à l’art plus ancien, comme récemment à la Kunsthalle de Karlsruhe en Allemagne qui héberge une collection absolument extraordinaire de peintures anciennes. C’était également le cas lors d’une exposition organisée par le musée du Louvre sur le thème du voyage en Italie. Mes œuvres ont donc souvent participé à des expositions qui rassemblaient des œuvres de différentes époques, mais ce n’était pas moi qui étais à l’origine de ces propositions. Cette fois-ci, sur l’invitation de Cyrille Sciama, l’idée était d’aller poser mon regard sur les collections, de voir les œuvres qui résonnaient le plus par rapport à mon travail, mais aussi et surtout celles qui arrêtaient mon regard, éveillaient ma curiosité et qui nourriront peut-être mes œuvres futures.

Avez-vous des souvenirs de visite à Giverny ? Quel est plus largement votre rapport à l’impressionnisme ?

Oui, j’ai des souvenirs de visite enfant à Giverny. J’avais aussi visité le jardin Monet qui m’avait beaucoup impressionnée. J’avais en revanche trouvé la reconstitution de la maison un peu plus triste avec un côté un peu faux, un peu étrange. Ce qui est très intéressant dans cette carte blanche, c’est que je retrouve des amours de peinture que j’ai eues à travers notamment les Nabis, des peintres qui ont suivi Monet et qui sont très présents dans les collections du musée. À propos de Monet, il me semble qu’il est tellement une « superstar » qu’on le regarde presque trop vite. C’est un artiste que je me suis mise à regarder à nouveau énormément au moment où j’ai travaillé à mon projet de panorama au Louvre, car Les Nymphéas sont une peinture qui fonctionne comme un panorama, un dispositif qui était omniprésent au XIXe siècle. L’influence de Monet sur le reste des peintres est tellement énorme, gigantesque, qu’il devient presque difficile d’en parler. C’est une figure surplombante.

Dans la carte blanche, nous allons aussi montrer un pan d’une broderie, Chambre de soie, que j’ai réalisée au mois de juillet pour le défilé haute-couture de Dior au musée Rodin. C’est une broderie pour laquelle j’ai beaucoup regardé Vuillard, notamment pour les couleurs et le traitement du motif. Un peu Bonnard aussi, et surtout Vuillard. Il était donc très intéressant de montrer ce travail au musée des impressionnismes, car cela montre comment les œuvres fonctionnent comme des vases communicants, en permanence, entre des époques qui se télescopent. Les artistes ont toujours fonctionné en regardant ce qui se faisait avant, et il y a toujours un précédent qui est une source d’inspiration vers laquelle on revient. Il ne s’agit pas de copier mais d’être inspiré et de métamorphoser une fois de plus une vision qui peut être commune.

Y-a-t-il un rapport commun à la nature entre vos œuvres et celles des impressionnistes ? Diriez-vous que ce rapport a pu changer avec la prise de conscience environnementale ?

Je travaille sur le sujet de la forêt depuis presque quinze ans, sur cette question de la nature, du paysage et de la façon de le représenter. Mon art n’est pas un art écologique, je ne pense pas en militante écologiste pour créer mes œuvres. Cependant, la question de l’environnement traverse tout mon travail car comme souvent dans l’art, on est saisi par des peurs ou des vertiges. Le vertige actuel était déjà très présent pour moi il y a quinze ans et je l’ai évidemment exprimé à travers mon travail. Il y a eu depuis une montée de la prise de conscience et de plus en plus un retour vers la nature, vers le jardin, vers la question du motif. Au fond, tous les artistes qui se sont intéressés à la nature sont des artistes qui ont exprimé le fait qu’il n’y a pas de coupure entre nous et la nature, que nous en faisons partie. C’est le cas des impressionnistes, de Monet et des Nabis, mais il est bien sûr possible de remonter beaucoup plus loin.

La séparation qu’a semblé créer la science ou la technique entre l’homme et la nature est illusoire. Beaucoup des questions qui nous agitent aujourd’hui tiennent dans ce fait. Nous ne sommes pas séparés de la nature, nous sommes dans le vivant et nous subissons toutes les conséquences de ce que nous faisons subir au vivant. C’est une évidence qu’il faut cependant redire aujourd’hui, et je pense que tous ces artistes montrent l’existence d’un fil qui n’a jamais été rompu. Un questionnement, un intérêt et un respect pour la nature que les artistes ont toujours eu et qui les a toujours inspiré. La nature reste donc très importante comme source d’inspiration pour beaucoup d’artistes comme elle l’a été au XIXe siècle, que l’on pense à la peinture romantique ou à tous les artistes qui ont commencé à travailler sur le motif. À cette époque, les artistes sont sortis de l’atelier pour aller dans les champs et ailleurs, pour peindre sur le motif alors que cette chose n’existait absolument pas auparavant. Monet avait installé son atelier sur une barque pour pouvoir peindre Les Nymphéas. Il s’agit là d’une pratique très forte de l’extérieur, que l’on retrouve chez Pissarro et tant d’autres.

Vous avez des liens très forts avec l’Italie. L’exposition s’appelle De Rome à Giverny, cela évoque-t-il votre parcours d’artiste ?

De Rome à Giverny, cela évoque effectivement mon parcours, mais plus généralement l’idée du voyage en Italie des artistes. C’est quelque chose dans lequel je m’inscris, mais cela parle de tous les artistes qui à un moment ont fait ce voyage. L’idée est que les artistes se déplaçaient encore plus avant car ils n’avaient pas la chance d’avoir de belles reproductions et des catalogues extrêmement bien imprimés. Quand on voulait voir les œuvres, comprendre les techniques, apprendre, évoluer, il fallait faire des voyages. Les artistes ont voyagé très vite, très tôt, soit parce que leur talent les appelait dans différentes cours européennes et qu’ils se déplaçaient au gré des commandes et des soutiens de grands mécènes, soit justement parce qu’ils voulaient aller voir les œuvres des très grands artistes. En France par exemple, il fallait fréquemment se déplacer en Italie ou en Hollande. De Rome à Giverny, c’est donc l’idée de ce voyage des artistes. C’est aussi l’idée du grand tour, une démarche artistique qui au XIXe siècle devient une pratique privée avec le début du tourisme, avant d’être aujourd’hui une pratique mondiale. De Rome à Giverny, c’est un grand tour que beaucoup de gens pratiquent aujourd’hui à travers le tourisme. Auparavant, l’idée était d’aller voir certaines de ces grandes œuvres qui faisaient à un moment partie d’une culture nécessaire. De la même manière qu’il fallait avoir lu certains livres, il fallait avoir vu certains endroits, certaines peintures, certaines sculptures, certaines architectures pour faire ses humanités.

À propos de l’Italie toujours, avez-vous un lien particulier avec le mouvement de l’Arte povera ?

J’ai beaucoup regardé les artistes de l’Arte povera lorsque j’étais étudiante aux Beaux-Arts. À cette époque je faisais surtout de la peinture. Parmi les peintres que je regardais il y avait entre autres Vuillard. Mais du côté de la sculpture et de l’installation, j’ai beaucoup aimé les artistes de l’Arte povera. Je pense néanmoins qu’ils ont une démarche très différente de la mienne. Si l’on prend l’exemple de Giuseppe Penone qui travaille aussi sur le motif de l’arbre, il se met directement en lien avec la nature sans être dans sa représentation. Je pense être au contraire une artiste d’une certaine façon plus classique, dans le sens que la nature je la représente, là où lui la retrouve. Penone a une démarche d’enlèvement de la nature qui est presque une démarche d’archéologue autant que d’artiste finalement. Je reste quant à moi dans la question de la représentation et de l’artifice.

Les artistes de l’Arte povera m’ont beaucoup inspirée, mais pour le XXe siècle ce ne sont pas les seuls. Je pense aux artistes qui ont pris énormément de liberté en travaillant des matériaux qui n’étaient pas considérés dans les arts jusque-là. Tous les artistes de l’Anti-Form par exemple, mais cela commence très tôt puisque Picasso utilisait déjà des cartons pour ses tableaux, et que les surréalistes ont travaillé sur des choses assez étranges au niveau de la matière. Et puis si on remonte encore plus loin, on peut dire que les artistes du mouvement des Arts incohérents ont complètement travaillé sur cette question de la désacralisation des matériaux. Ce sont des modes d’expression qui m’ont beaucoup intéressée, qui ne sont pas seulement liés à l’Arte povera, mais à tout un mouvement du XXe siècle. Cette liberté de la matière, le fait que tout matériau peut potentiellement rentrer dans la pratique artistique, c’est absolument fascinant. Très jeune j’avais vu une installation de Robert Morris, des sculptures en fonte qui pendaient. J’étais à la fois intriguée, choquée et fascinée. Je me suis aussi beaucoup intéressée à l’abstraction pendant longtemps, même si je ne la pratique pas. On est ici dans la matière pure et ce sont des choses qui me touchent beaucoup, que j’ai toujours regardées. L’Arte povera bien sûr évidemment, mais c’est tout un champ artistique qui est derrière.

Informations pratiques

L’exposition De Rome à Giverny aura lieu au musée des impressionnismes du 19 novembre au 16 janvier 2022. Informations et réservations ici

Visuels:

1-Eva Jospin, Sans titre, 2013 © Eva Jospin – ADAGP

2-Eva Jospin, Forêt Palatine, 2019 © Eva Jospin – ADAGP

3-Jacques Monory, Monet est mort, 1977 © ADAGP

4-Gustave Caillebotte, Parterre de marguerites, 1893 © Giverny, musée des impressionnismes

5- Visuel à la une : © Affiche de l’exposition Article partenaire

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