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Habiter La Terre, superbe Ve Biennale d’Art Contemporain de Melle

Habiter La Terre, superbe Ve Biennale d’Art Contemporain de Melle

28 juin 2011 | PAR Bérénice Clerc

Un vent de liberté souffle sur Melle, la Biennale d’Art Contemporain offre aux artistes un espace de création et de partage avec les habitants et les visiteurs du 25 juin au 3 septembre 2011.

Quel lien entretenons-nous avec le monde ? Que veut dire Habiter la terre ? Comment tisser des liens entre toutes le cultures ? La notion de frontière est-elle acceptable ? En 2011 la question des flux migratoires, du partage et des droits fondamentaux peut-elle se poser sans limite ? « La terre est ronde, elle est à tous, et tous s’y trouvent chez eux, en quelques points qu’il soient » Qu’en est-il de l’hospitalité universelle imaginée par Emanuel Kant il y a 3 siècles ? 24 artistes internationaux entrent en résonance avec le monde actuel grâce à Dominique Truco, passionnante directrice artistique de la biennale d’Art Contemporain de Melle et à la liberté totale et engagée  d’Yves Debien, maire de la commune.

Melle, jolie ville du Poitou Charente aime les artistes, tous les deux ans, les habitants se font une joie de les accueillir et de les aider à créer les projets les plus fous. Pas moins de 300 œuvres au cœur de la ville, une plongée totale dans l’Art Contemporain, une vision essentielle de la planète en crise, épuisée dans ses ressources et proche de « l’épreuve de l’accident intégral » selon le philosophe urbaniste hélas visionnaire Paul Virilio. Les artistes, sédentaires contemporains sont partout chez eux et brillent tous ici par l’excellence et la singularité de leurs recherches artistiques. Mondiale, locale ou en devenir peu importe leur notoriété, les artistes se croisent dans la ville, entre en résonance avec les lieux pour inciter à plus de justice, de liberté, de fraternité, de solidarité du premier battement de cœur à l’emportement du monde.

Imaginée par Tadashi Kawamata, une voie nouvelle en châtaigner traverse la nature poétique, il avance vers l’inconnu, la découverte, la fragilité d’un monde entre ciel et terre. Au bout du chemin, 50 bancs gravés de déclarations d’amour en toutes les langues attendent les visiteurs grâce à Jakob Gautel. Gilles Clément connaît, parle et vie la nature comme personne. Son jardin d’eau et son jardin d’orties poussent à une réflexion sur la nécessité de traiter les eaux polluées et l’aberration d’une confiscation des biens communs puis sa marchandisation par le brevetage du vivant. Chaque vendredi de Juillet, distribution gratuite de purin d’ortie pour immuniser vos végétaux afin d’éviter les traitements pesticides. Le respect de la nature comme base du respect humain nous entraine vers l’urbanisme et le haut parleur savon de Kristina Solomoukha. Violence du son, surveillance permanente, ici le haut parleur envoie des bulles sur la ville, image et vision d’un bonheur à diffuser. Urbanisme idéal de Melle, les façades interpellent grâce aux mises en scènes savamment réfléchies mais simples d’accès et ludiques pour tous, des photos gorgées d’espoir et d’humanité de Thierry Fontaine.

L’Hôtel de Ménoc et l’ancien tribunal d’instance sont à eux seuls des espaces chargés d’Histoire.Barthélémy Toguo investit la salle des pas perdus avec des pièces porteuses des blessures de l‘Histoire du monde collectif et intime. Accumulation de bustes tampons, transfiguration de ceux utilisés par l’administration, immense empreinte du pouvoir, réfugiés, sinistrés sans papiers, expulsion des Roms… Un peu plus loin sa performance Transit laisse sans voix et interroge les mécanismes de contrôle dans notre société, les préjugés, les clichés attachés à l’image de l’immigré et de l’Homme à la peau noir. Humour, force et prise de conscience sont au rendez-vous.

Juste au dessus Christian Boltanski utilise le bureau du juge pour enregistrer les battements de cœur des visiteurs et créer une gigantesque archive sonore conservée sur une île au Japon telle une utopie d’éternité.

Dans le grenier Sweet Home 4, la vidéo d’Ha Cha youn nous donne à voir une prémonition des expulsions des Roms. Pelleteuses, bagages, morceaux de vies, traces d’existences à détruire, exil, précarité, volonté d’élimination, fuite, malaise du spectateur, angoisses chargées de réminiscences historiques… Un camp pour les bohémiens et les portraits anthropométriques de Mathieu Pernot résonnent avec la vidéo d’Ha Cha youn, des visages, traces d’un camp de concentration pour Tziganes retrouvé par l’artiste. Visages anonymes à découvrir, rencontre témoignage souvenir de ceux qui n’écrivent pas, fixation sur le papier d’une mémoire nomade des personnes jusqu’ici reléguées, oubliées.

Eglise Saint Savinien, l’exceptionnelle Chiharu Shiota installe le « Dialogue de l’ADN ». Les habitants de Melle ont été invité à participer en donnant des paires de chaussures usagées sur laquelle ils accrochaient l’histoire de celle-ci. 500 paires de chaussures ont été collectées puis reliées à un fil pour une œuvre monumentale qui évoque l’humanité en mouvement et les liens qui unissent les humains en tous points de la planète. Biologiquement nous sommes tous parents et tous différents. Un fil rouge vital, celui de notre ADN qui pourrait couvrir 300 fois la distance de la terre à la lune. Une œuvre forte et hypnotique et philosophique.

Les affiches et messages de Pascal Colrat poussent également le spectateur à réfléchir sur les flux migratoires, dans les herbes folles en rouge et blanc « La liberté des autres étend la mienne à l’infini, dans les mines d’argent des Rois de France, « Il n’y a pas d’étrangers il n’y a que  des gens qu’on ne connaît pas encore ». L’affiche comme extraordinaire support démocratique et populaire, lisible par tous les messages poétiques et résistants de Pascal Colrat surplombent des images porteuses de liberté.

Nous vivons là mais nous sommes d’ailleurs, nos ancêtres ont traversé les frontières, quelles traces gardons-nous de ces voyages ? Grâce au projet de Céline Boyer, une main, une carte projetée sur celle-ci, un texte raconte comment les habitants de Melle sont arrivés là pour partager leur ailleurs. Loin de la fraude au baccalauréat, Dominique Robin nous livre les photos et les témoignages des étudiants de Conakry ville de Guinée quasiment sans électricité où les jeunes se réunissent la nuit sous les lampadaires de l’aéroport pour lire et étudier. Ces mêmes jeunes fuient leur intérieur insalubre pour le bord de mer où la liberté et l’envie d’étudier devient possible. Un ailleurs existe-t-il possible ?

Asile de Claude Lévèque nous entraine autour de la maison du garde barrière de Melle à la croisée des chemins, des métissages, une chaise vide, une lumière blanche Asile, impossible secours, terre accueillante réservée à certains mais visible par tous. Une installation puissante, bouleversante  comme celle réalisée à l’Eglise Saint Pierre. Hymne, des lames tranchantes au plafond, effrayantes, triangle en miroir comme des cagoules du Ku Klux Klan inversées où se reflètent le monde et les vitraux.

Menace du dogme, religions où le bien et le mal se confondent parfois, le visiteur est confronté à ses propres sensations face au luxe séduisant d’apparat et à l’angoisse menaçante d’une lame en mouvement perpétuel pour altérer la vision basique.

Racisme xénophobie, menaces haineuses, la lutte contre la violence commence par l’Art. 300 œuvres ne peuvent  se vivre en un article, voisins, vacanciers de France ou d’ailleurs courrez vivre l’Art à Melle, rencontrer ses habitants ouverts et sympathiques et vivre l’Art Contemporain seul, en famille entre amis ou en amoureux au milieu de lieux et de paysages poétiques et historiques. Des artistes disponibles engagés donnent envie de partager le monde, croiser nos routes, nos langues, nos cultures et mettre un terme à la violence entre les Hommes.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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