Arts

Bettina Rheims rose, blonde et fascisante à la BNF Richelieu

17 mai 2010 | PAR Yaël Hirsch

La sulfureuse Bettina Rheims et le photographe et écrivain Serge Bramly investissent la « vieille » BNF jusqu’au 11 juillet avec l’exposition « Rose, c’est Paris ». Mais aux antipodes de l’héroïne de Duschamp « (E) rose Selavy », les blondes² héroïnes photographiées et filmées par Rheims et Bramly dans des décors parisiens dégagent une aura de mort. Aux côtés des potes « people » des deux artistes (Audrey Marnay, Charlotte Rampling ), de quelques vieux libidineux, de beaux gosses dominateurs armés de pied en cap, et de boxeurs noirs aux muscles athlétiques, les deux jumelles Rieffenstahliennes mises en scène attachées, ligotées, dominées,  latexées, et corsetées de clichés reprennent tous les poncifs de ce que Susan Sontag appelait le « fascinant fascisme ». Une plongée dans un univers macabre sous les dentelles et où les pseudo- jeux de pistes dans Paris ne cachent pas le manque de jeu -et donc de réflexion- autour de ces lieux communs dangereux que les artistes se contentent de reproduire.

« Rose, c’est la vie » tourne autour d’un scénario mystérieux. Deux jumelles (interprétées par la même et fatale Inge van Bruystegem) quittent leur quotidien de filles sages pour se retrouver poursuivies en petites tenue dans différents intérieurs et sur divers toits de Paris. Les clichés parfaitement clinquants et esthétisants de Bettina Rheims racontent sur des murs blancs et immaculés ce théâtre de l’érotisme figé. Et un film projeté en panoptique un peu partout reprend ce scenario sans queue, ni tête, mais rempli de pubis aux trois petits poils blonds exposés et violentés. Reprenons : des jumelles,  blondes et sculpturales comme dans les meilleurs moments des « Dieux du stade », attachées, menottées, sanglées, parfois déjà poignardées à coup de Tour Eiffel, et toujours en passe d’être violées.  Des hommes à l’affût, musculeux, et en habits militaires. Parfois dans le film, gros plan sur une gare où deux boxeurs aux muscles luisants nous invitent au culte des corps. Du blanc, beaucoup de dentelle blanche pour évoquer la pureté. Et quelques personnages étranges -style cour des miracles occulte- qui rehaussent encore l’esthétisation blondissante des femmes-fleurs ravies d’être forcées.

Tous ces éléments dépassent le simple « fétichisme » pour illustrer exactement ce que la critique américaine Susan Sontag dénonçait en 1974 comme la mode du « fascinant fascisme » . Dans cet essai, elle traite longuement du cas Rieffenstahl, dont les plans sont très  présent à l’arrière-plan des blondes de Bettina Rheims. Et Sontag démontre combien le fascisme, et en particulier le nazisme, résonnent avec certains jeux érotiques sado-masochistes, nécessairement théâtraux. Représentant à la fois la « domination totale » et une excentricité à la fois esthétique et horrible, l’attirail de cuir nazi était revenu à la mode dans les alcoves et les backrooms des années 1970, sans que les sujets « fascinés » par la jeunesse et le crime ne puissent calmer ses ardeurs par un peu de conscience politique. Tous ces repproches éthiques s’appliquent à la lettre à « Rose c’est Paris », même si Rheims/Bramly transposent les jolis corps blonds dominés de cuir à un Paris rétro très Arsène Lupin. La critique de Sontag n’a donc pas pris une ride.

Enfin,  il faut ajouter à ce plaidoyer un élément crucial : l’enfermement esthétisant que distillent les clichés et les vidéos. Dans « Rose, c’est Paris », l’irrationnel de l’histoire et la séduction dorée du « beau » empêchent en effet toute réflexion personnelle au visiteur. Celui-ci  se trouve donc prisonnier d’une brutalité de dentelles et de cuir. Alors qu’en 1998  la provocation antichrétienne de la série de clichés « I.N.R.I », était déjà choquante, son mélange d’imagerie traditionnelle catholique et de femmes dénudées laissait quand même de la place à une réflexion individuelle. Mais dans « Rose, c’est la vie », le fascinant fascisme se fait aliénant  : on n’a pas d’autre choix que de suivre Bettina Rheims et Serge Bramly dans leurs fantasmes SM et eugéniques … ou de quitter la pièce. Et quand la pièce se trouve au coeur de la Bibliothèque Nationale de France, l’esthétique fasciste est institutionnalisée en bonne et due forme. Le malaise se transforme alors en véritable angoisse politique.

Rose, c’est Paris (extrait – chapitre 4) from Productions Campagne Première on Vimeo.

« Rose, c’est Paris », de Bettina Rheims et Serge Bramly, BNF Richelieu, jusqu’au 11 juillet, mar – sam de 10h à 19h, dim de 12h à 19h, 5, rue Vivienne, Paris 2e, m° Palais Royal, Pyramides ou Bourse, 7 euros (TR 5 euros).

© Bettina Rheims, Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont, Paris

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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