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Baselitz sculpte son monde

Baselitz sculpte son monde

01 octobre 2011 | PAR Bérénice Clerc

Du 30 septembre 2011 au 29 janvier 2012, le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris organise une exposition consacrée aux sculptures de Georg Baselitz. Une lecture rétrospective d’un des aspects de l’œuvre de cet artiste allemand, d’abord peintre et graveur. La quasi-totalité d’une production peut montrer en France, plus de trente ans de créations.

Autonome par rapport à la peinture, la sculpture de Baselitz, occupe une place privilégiée au sein de son œuvre et gagne en monumentalité.

Plus de quarante sculptures en bois peint exécutées entre 1979 et 2010 montreront le cheminement d’un artiste né en 1938. Il contribue au renouvellement du langage de la sculpture d’aujourd’hui. En contrepoint des sculptures, sept peintures datant de 2011 et plusieurs œuvres sur papier de Baselitz éclairent l’extrême cohérence de l’œuvre, quel que soit le médium, dans son traitement de la figure et des sources et dans le défi aux règles habituelles de la perception. Ce grand ensemble de dessins mettra en évidence leur lien avec les sculptures, de l’esquisse à l’évocation de formes en trois dimensions.

L’échelle de ses sculptures, fait travailler Baselitz à la tronçonneuse et à la hache. Le caractère direct de cette technique lui permet d’exprimer un autre radicalisme par rapport à celui de ses toiles. Dans sa peinture, le renversement de la figure lui a donné « la liberté d’affronter réellement les problèmes picturaux », la sculpture est le « chemin le plus court » pour traiter des questions fondamentales.

Artiste érudit et grand collectionneur, il puise ses thèmes dans différents primitivismes (art tribal, populaire) enrichit de nombreuses références à la tradition occidentale (maniérisme italien, Edvard Munch, Picabia).

L’exposition Baselitz sculpteur propose une lecture rétrospective de la sculpture de Georg Baselitz. La quasi-totalité de son œuvre sculptée.

Modell für eine Skulptur a été présentée en juin 1980 dans le pavillon allemand de la Biennale de Venise. Cette œuvre porte en elle les caractères des sculptures qui vont suivre: taille directe du bois à la hache, traitement brut et agressif, refus de toute élégance et recherche d’inharmonie. Comme son titre l’indique, elle est une «proposition de sculpture », et se veut, selon les termes de Baselitz, « une préfiguration d’une nouvelle sorte d’image ». Ni assise ni couchée, cette figure au buste plus grand que nature suscita des réactions très vives. Le personnage semble s’extraire d’une gangue de bois et avec sa polychromie rouge et noire, exprime une ardeur assumée. La gestuelle du salut lui permet de véhiculer des conceptions esthétiques complexes. Des figures aux deux bras dirigés vers le ciel apparaissent fréquemment dans l’art Dogon ou dans les statuettes Lobi du Burkina Faso que Baselitz collectionne.

Figures debout et têtes (1982-1984), grandeur nature, ces sculptures debout donnent l’impression d’avoir été « extraites du sol ». Le lien très fort que l’artiste entretient avec la nature et particulièrement avec l’arbre, très présent dans sa peinture et ses gravures. Il trouve un moyen d’expression direct dans la sculpture sur bois dont il sélectionne lui-même les essences. Les attitudes de ces figures présentent des analogies avec celles des personnages représentés dans les peintures contemporaines de ces œuvres. Certaines correspondent au canon personnel de Baselitz ; d’autres suivent la forme imposée par le tronc choisi. Ces personnages renvoient au monde des esprits et des gnomes germaniques, à celui des sculptures africaines et océaniennes et rappelle certains accents de l’expressionnisme allemand, bien que Baselitz se déclare très étranger à ce mouvement. La neutralité sexuelle de ces figures, voire leur androgynie, les éloigne des stéréotypes de la sculpture occidentale.

Gruß aus Oslo / G-Kopf et Tragischer Kopf (1986-1988) par ses volumes et sa posture non canoniques (dos droit, absence de pieds, physionomie grotesque), la sculpture Gruß aus Oslo exprime une dissonante instabilité de la forme. Le modèle de cette femme, dont le nez, la poitrine et le sexe sont relevés de rouge, trouve son origine dans un épisode autobiographique que Baselitz se plait à raconter : sa chute à la sortie d’un musée en Norvège, et les soins d’une serveuse pour le réconforter. Mais au – delà de l’anecdote, un point limite est atteint dans cette figure « en pieds », plus lourde et primitive que les précédentes.

Dans G-Kopf et Tragischer Kopf, le sujet s’efface encore davantage, au profit du concept et de la matière. Réduite à des volumes géométriques soulignés de bleu outremer, G-Kopf prend une allure dynamique et ludique. Comme Tragischer Kopf, elle présente des scarifications horizontales provoquées par la scie, des volumes « montés » vers l’extérieur, et entretien des correspondances formelles avec la structure en grille que l’on trouve dans les peintures et les dessins de la même année.

Dresdner Frauen (1989-1990), commencée en 1989, la série des femmes de Dresde composée de treize têtes monumentales évoque les victimes de la destruction de la ville en 1945. Bien qu’individualisées, ces têtes ne sont pas des portraits. Elles forment un groupe plastiquement homogène, unies dans le hiératisme de leur maintien, la véhémence de leurs entailles et la vivacité de leur chromatisme. Alors que jusqu’à présent, le rouge et le bleu étaient les couleurs de prédilection de la sculpture, Baselitz introduit ici un jaune non modulé réservé d’habitude à sa peinture. Cette teinte souligne l’opposition de l’artiste à la sculpture classique. Baselitz élargit encore le répertoire des formes grâce à des volumes plats, ovales ou arrondis. Certaines disproportions s’inspirent de la sculpture africaine (cous démesurément allongés) ou de la sculpture gothique. Par leur forme ou par leur chromatisme, plusieurs sculptures présentent des analogies avec les Femmes de Dresde : dans Das Bein par exemple, la jambe relève de la tradition des ex-votos.

Peintures de la série des  Herfreud Grüßgott (2011), sept peintures réalisées par Baselitz au printemps 2011 viennent s’insérer dans le parcours. Leurs titres-tiroirs intraduisibles renforcent l’énigme d’une peinture soucieuse de ne rien dévoiler sinon elle-même et de faire « voir sans comprendre ». Les figures, renversées, frontales et côte à côte, sont des pseudo-portraits, où il est question de Sigmund Freud, de facteur, de quartier-maître et de contrôleur. Leur iconographie se renouvelle par l’utilisation de têtes d’expression photographiées du XIXème siècle.

Lorsqu’elle est seule, la figure intègre des attributs féminins; quand les visages sont dédoublés ou présentés en paire, une tache noire les sépare et les unit à la fois et, à la manière d’un test de Rorschach, renvoie à l’inconscient, à la sexualité, aux réminiscences enfantines.

Têtes et torses rouges (1993-1996) Après les Dresdner Frauen, Baselitz réalise un ensemble de têtes, de torses et de corps mutilés, confrontant le spectateur à des fragments selon un principe formel inédit. Frau Paganismus, que son titre même éloigne des canons classiques, présente des formes tronquées et des entailles profondes qui rappellent Tragischer Kopf. L’opposition aux conventions s’affirme par la revendication explicite de l’asymétrie, radicalement obtenue par l’amputation de certains membres. Dans les torses, la dissonance vient de l’androgynie des corps. Bien que « masculin », le Männlicher Torso présente des attributs féminins soulignés de rouge. A l’opposé de toute idée de spontanéité, ces possibilités de réversibilité indiquent la maturation savante de ces œuvres. Les Stoff-Skulpturen »(1994- 1995), également en bois, sont recouvertes d’étoffe collée. Elles s’inspirent des mannequins funéraires Bembe du Congo. Le tissu de Ding mit Asien marque le retour de Baselitz aux couleurs primordiales. La sculpture porte, en tatouage, un motif que l’on retrouve dans certaines peintures ou Dessins.

J’ai toujours suivi une idée qui se termine autrement ». Cette affirmation de Baselitz s’illustre particulièrement dans les dessins réalisés autour des sculptures. Ces dessins ne constituent pas des esquisses préparatoires au sens traditionnel du terme, mais expriment la quête d’une idée, dans un souci constant de discordance… L’artiste fait parfois beaucoup évoluer son projet, comme dans la série des cinquante-deux dessins qui conduit à la physionomie définitive de Ding mit Asien. D’après l’art populaire, les années 90 voient l’émergence d’un nouveau type de sculpture, de grandes figures féminines, vêtues pour la première fois. Avec leurs costumes folkloriques, elles sont d’un style beaucoup plus « réaliste ». Baselitz s’est inspiré de l’iconographie du Réalisme socialisme qui fut son modèle obligé en RDA dans les années 50-60. Mutter der Girlande et Mondrians Schwester sont d’une taille plus grande que nature qui valorise leurs qualités expressives. Leur gigantisme et l’absence de pieds participent à l’effet de disharmonie recherchée. Sur les robes, les entailles de la tronçonneuse créent des motifs de « plus- minus » qui animent la surface. Le bleu posé à larges coups de brosse laisse parfois le bois apparent. Encore indépendante de la forme dans Mutter der Girlande, la couleur va peu à peu « réépouser » les contours des personnages, comme dans les sculptures polychromes de l’art populaire.

Les portraits monumentaux commencent à l’automne 2003, Baselitz sculpte un autoportrait Meine neue Mütze, entamant une nouvelle série de sculptures debout à la taille démesurée. Dans ses oeuvres précédentes, Baselitz usait parfois d’ironie. Ici, il affuble les figures de costumes cocasses (short qui baille, maillot de bain, grosses chaussures) qui les font ressembler à des jouets. Cette impression est accentuée par un coloriage bleu et rose qui définit lui-même les objets. Cependant, les références autobiographiques multiples renvoient à des interrogations métaphysiques. Ainsi le personnage masculin cache derrière son dos un crâne, dans la plus grande tradition de la Vanité, tandis que son épouse transporte dans son sac une version contemporaine du viatique, ce repas que l’on emporte dans l’au-delà dans les rites funéraires anciens. Tous portent au poignet une montre à laquelle il est minuit moins cinq…

Les sculptures les plus récentes de Baselitz sont des autoportraits monumentaux, Volk Ding Zero et Dunklung Nachtung Amung Ding. Bien qu’elles puissent évoquer (à tort) Le Penseur de Rodin, leur modèle avoué est celui des Christ aux Outrages de l’art populaire. Un personnage assis, la tête dans les mains, des yeux constitués de coulures d’une teinte blanche caractéristique des dernières peintures, constitue ce que Baselitz appelle un de ces « signes ». Elles portent toutefois d’insolites emblèmes qui tempèrent leur attitude de douleur méditative: la casquette qui porte l’inscription ZERO (nom prédestiné d’une entreprise de matériel pour peintre en bâtiment ayant fait faillite) ; les énormes escarpins à talons hauts ; les titres dépersonnalisants et déconcertants comme Dunklung, Nachtung, Amung Ding, euphoniques et ludiques comptines. Ces œuvres sont aussi agressivement sexuées par l’ajout d’un morceau de bois cloué à la sculpture d’un seul bloc.

Force et puissance d’un art contemporain gorgé d’histoires anciennes où résonnent la mémoire collective. Baselitz sculpteur est à découvrir par tous.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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