Arts

Artemisia Gentileschi, femme libre et talentueuse du seicento

16 mars 2012 | PAR La Rédaction

Le musée Maillol nous offre l’occasion d’admirer l’œuvre d’Artemisia Gentileschi, représentante extraordinaire du baroque italien. Son travail passionnant, négligé pendant plusieurs siècles, a été dévoilé grâce à l’engagement des historiens d’art, dont la réflexion était orientée par les études de genre. En effet, Artemisia peut être considérée comme un modèle de femme forte et courageuse, qui refuse le rôle de victime dans lequel son entourage veut l’emprisonner en devenant l’indiscutable protagoniste de l’art de son temps. Cette peintre originale a su faire valoir son talent avec persévérance, en affrontant des épreuves difficiles et parfois même humiliantes. Le choix de nous faire découvrir Artemisia Gentileschi en commençant par ses œuvres plus récentes semble vouloir souligner cet aspect de sa personnalité.

Une version de 1650 de « Suzanne et les vieillards » accueille le visiteur et le met d’emblée face à une artiste mûre et accomplie. En 1610, Artemisia était rentrée dans le monde de l’Art en signant une toile avec ce même sujet et s’était ainsi montrée très audacieuse, puisque les thèmes bibliques et historiques étaient traditionnellement réservés aux hommes. Les femmes étaient destinées, à la marge du monde artistique, à peindre des nature mortes ou, tout au plus, quelques portraits. Aussi bien en 1610 que dans la dernière période de sa vie à la cour napolitaine du Vice Rois d’Espagne, Artemisia se concentre sur le ressenti psychologique de Suzanne, plutôt que de la présenter comme un objet du désir masculin. Pendant que les vieillards oppressent l’héroïne occupant la partie supérieure du tableau et en se penchant sur elle, Suzanne essaie de les repousser avec ses bras ; le corps tordu et relâché souligne la souffrance d’être surprise et agressée dans un moment intime et interdit toute interprétation érotique plus conventionnelle.

La période napolitaine est ultérieurement illustrée par plusieurs tableaux qui mettent en valeur la dimension internationale du travail d’Artemisia, sa capacité commerciale et politique, ainsi que ses échanges professionnels. L’influence du peintre Simon Vouet, auquel elle était liée par une admiration réciproque, peut, par exemple, se retrouver dans la demi-figure hautaine de l’ « Allégorie de la Renommée ». Artemisia semble, dans ce tableau aux couleurs intenses, avoir fait sien le style raffiné et introspectif du peintre français, qui l’avait profondément enrichie. Cette toile a tout récemment été introduite dans le catalogue des œuvres d’Artemisia.

La ressemblance physionomique de la figure allégorique avec les traits des quatre femmes du tableau de la « Naissance de Saint Jean-Baptiste » de 1635 a été décisive pour attribuer cette toile à Artémisia. Cette dernière œuvre, destinée à orner probablement le palais du Buen Ritiro de Madrid, témoigne, par l’histoire complexe de sa commande et par sa datation encore controversée, de l’intense correspondance et des relations incessantes entretenues par Artemisia avec les mécènes des plus importantes cours européennes.

Les commissaires de l’exposition prennent le soin de choisir aussi des tableaux de ses contemporains, pour montrer le milieu artistique bouillonnant de l’époque et souligner la place centrale occupée par Artemisia. En effet, c’est dans son atelier napolitain que beaucoup de jeunes talents comme Onofrio Palumbo et Domenico Gargiulo (dont nous pouvons également admirer les œuvres) se formeront. La « Bethsabée au bain » de 1636-1638 est même le résultat de la collaboration avec d’autres artistes. Les figures des femmes, peintes par la main experte d’Artemisia, sont insérées dans un contexte architectural exécuté avec minutie, très probablement par des peintres napolitains spécialisés dans ce type de composition.

Pendant la dernière partie de sa vie, l’artiste fera plusieurs voyages dans l’espoir de s’établir dans d’autres villes, comme Modène, Florence ou Rome. Elle a aussi rejoint son père et premier maître à Londres, pour une période brève, à la cour de Charles 1er. Orazio Gentileschi, important peintre caravagesque, avait en effet initié sa fille à l’art dans son atelier romain.

La suite de l’exposition nous fait découvrir les premiers tableaux d’Artemisia, à côté de ceux de son père. En ce qui concerne les œuvres des années 1608-1612, époque de la jeunesse d’Artemisia, il est encore difficile de distinguer entre la main du père et de la fille. Pourtant, l’attention de la peintre pour la composition narrative, ainsi que ses études de l’anatomie et particulièrement du corps féminin donnent des indications assez importantes pour opérer une telle distinction. En effet, Artemisia avait étudié le corps féminin sur elle-même, grâce à son reflet dans un miroir. Le tableau « Danaé » de 1612 condense tous ses savoirs ; l’indiscutable maîtrise du nu, ainsi que l’attention pour les détails qui composent le récit, sont fortement reconnaissables dans cette œuvre de jeunesse. Dans cette première partie de sa vie, les influences de la Rome baroque sont plus fortes ; le réalisme caravagesque et l’attention pour la lumière comme moyen d’accroître le caractère dramatique des scènes s’y retrouvent au plus haut degré.

À la suite de son mariage et de son acceptation dans l’Accadamia del disegno de Florence, honeur inouï pour une femme du XVII siècle, les influences des artistes florentins mitigeront ces aspects de la peintures d’Artemisia et elle découvrira un goût plus élégant, évanescent et ornemental. De manière significative « Judith et Holopherne » de 1612-1614 souligne la distance qu’Artemisia a prise par rapport à son son père. Le contexte artistique romain joue également un rôle important dans cette toile poussée aux limites de l’exubérance baroque. Déjà, Caravage avait peint cette histoire de manière inédite, en essayant de conférer du mouvement à la scène. Cependant, la version d’Artemisia exacerbe la cruauté de l’action par un traitement fortement réaliste ; le poids des corps des deux femmes, unies dans l’effort de vaincre leur victime, est presque palpable. Judith et sa servante, avec les muscles tendus et dans des robes aux couleurs éclatantes, immobilisent et tuent Holopherne, dont nous pouvons voir le sang tacher les draps. Une large partie de la critique a interprété ce tableau comme une vengeance d’Artemisia contre les violences subies dans sa jeunesse. Certains ont même reconnu, dans les traits du général assyrien, le visage d’Agostino Tassi, collègue et ami d’Orazio Gentileschi, qui l’avait violée. Il est difficile de déterminer s’il s’agit là d’une lecture pertinente. Toutefois, ce tableau signe le moment où Artemisia s’émancipe de l’influence de son père, tant d’un point de vue professionnel que personnel : elle commence alors sa carrière de manière indépendante, ouverte à toutes les différentes influences artistiques.

Une petite « Vierge au rosaire » de 1651, récemment découverte et attribuée à Artemisia, est également exposée et semble synthétiser tout le travail et la vie d’Artemisia. Le sujet religieux est traité avec une élégance et une maîtrise exceptionnelles. Le mouvement des mains des personnages anime la composition aux couleurs scintillantes : la robe rouge de la Madone éclate et le bleu du drap sur lequel est posé Jésus est intense. Il s’agissait d’un don que la peintre avait fait à un noble collectionneur sicilien. La lettre d’accompagnement nous montre une Artemisia capable de se mesurer au monde dans lequel elle vivait, de flatter ses commanditaires et de les stupéfier avec son art.

Giada Mangiameli

Visuels:

1) Artemisia Gentileschi et atelier, Suzanne et les vieillards, c. 1650, Huile sur toile, 168 x 112 cm, Bassano de Grappa, Museo Biblioteca e Archivio © Archivio Fotografico del Museo Biblioteca e Archivio di Bassano del Grappa.
2) Artemisia Gentileschi, Allegorie de la Renommée, c. 1630-35, Huile sur toile, 57,5 x 51,5 x 2 cm, Londres-Milan, Robilant+Voena© Manusardi Art Photo Studio, Milano.
3) Artemisia Gentileschi, Judith et Holopherne, c. 1612, Huile sur toile, 159 x 126 cm, Naples, Museo Nazionale di Capodimonte © Fototeca Soprintendenza per il Polo museale della città di Napoli.
4) Artemisia Gentileschi, Vierge à l’enfant et au rosaire, 1651, Huile sur cuivre appliquée sur toile, 59,5 x 38,5 cm, Madrid, Patrimonio Nacional© Patrimonio Nacional, Madrid, Palais de la Granja de San Ildefonso


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