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Un modèle de grille devenu mondial pour dénoncer les violences sexuelles et sexistes

Un modèle de grille devenu mondial pour dénoncer les violences sexuelles et sexistes

17 juillet 2020 | PAR Loïs Rekiba

Sur Instagram, un subtil questionnaire nommé  » J’ai déjà » agglomère, sous forme de grille, les situations plurielles de violences sexistes et sexuelles banalisées que les femmes subissent au quotidien. Interview avec Lolita, ancienne khâgneuse, et une des initiatrices de ce beau projet devenu un phénomène viral.

 

 

Cette grille (#CocheTesCases), Lolita Augay l’a crée avec son amie Alix Peigné. Lolita avait eu l’idée d’écrire un  texte, et Alix a quant à elle eu l’idée de la grille. Elles ont ensuite récolté des idées pour la conception de la grille : elles sont d’abord parties du harcèlement de rue, pour ensuite se pencher sur l’exhibitionnisme, les violences conjugales, puis enfin les agressions et les viols. Tout cela en 22 cases, sous la forme d’un certain Bingo des violences sexuelles et sexistes banalisées quotidiennement.  

Cette grille devenue virale pour témoigner des violences sexistes et sexuelles, où trouve t-elle sa nécessité ?

Cette grille trouve sa nécessité face à un constat alarmant : les femmes ne se rendent  pas compte qu’elles sont victimes d’autant de violences sexistes et sexuelles, tellement normalisées et, de fait, invisibilisées. Avec cette grille, notre objectif était de donner un lieu d’expression d’une prise de conscience des femmes, car il est selon moi impossible d’espérer que les hommes comprennent si les femmes elles-mêmes ne peuvent pas mettre des mots sur leurs vécus. Beaucoup trop de femmes restant dans le silence, et sans perspective d’expression. L’amnésie traumatique rentre souvent en compte et les force à oublier le choc subi. Et de fait, il semble que cela ait marché puisque nous avons reçu des témoignages exprimant un sentiment de surprise après s’être rendu compte qu’elles avaient remplies quasiment toute la grille ! 

Le contexte de sa mise en oeuvre est en lien étroit avec le confinement. Pensez-vous que le confinement – aussi difficile qu’il aura pu être – est aussi un temps salvateur pour permettre aux autres de parler de ce qu’ils ont subi par le passé ? Et si oui, en quoi ?

Le confinement aura clairement été deux mois intenses de réflexion sur soi, et surtout sur notre rapport aux autres et choses qui nous entourent. Il aura en ce sens été l’occasion de poser un regard  rétrospectif sur notre vécu, à toutes et à tous. Je pense aussi qu’on est arrivé au bon moment avec cette grille. En effet, si l’on prend en compte les témoignages reçus, je remarque que beaucoup de femmes expriment également un ras-le bol de l’après confinement, en disant tout de go que marcher dans la rue est presque pire qu’avant le confinement, en tout cas ressenti comme tel par pas mal d’entres-elles.

Pouvez vous dessiner le profil de personnes qui répondent à l’appel pour témoigner ?

La particularité c’est justement qu’il n’y a pas de profil général. On a des répondantes âgées de douze, treize ans, quinze ans qui commencent leur vie sexuelle et qui peuvent être confrontées à une violence masculine directement inspirées de la violence du porno mainstream. J’ai aussi recueilli énormément de témoignages de femmes dans la vingtaine, une majorité à vrai dire. Je discute aussi avec des mamans des papas et des femmes de plus de soixante; même si ceux-là sont moins nombreux, c’est déjà notable et ça montre que cette grille fait réagir. Maintenant, sociologiquement parlant, bien sûr que je regarde les comptes Instagram. Et les témoignages restent issus de personnes issues de tous les milieux : de l’ infirmière, à l’étudiante en droit. C’est assez fou de remarquer ça.

Dans un article publié sur le site de Terrafemina, vous prônez un « féminisme fédérateur et réaliste » cherchant à inclure les hommes dans la bataille pour l’égalité des conditions. La pertinence de cette grille trouve selon moi sa source dans un rapport au concret montré comme nécessaire. En quoi cette grille est-elle donc à l’image du féminisme que vous prônez ?

Déjà, cette grille a été rédigée en écriture inclusive afin que tout le monde puisse répondre. On a posé cette grille comme un outil pouvant être rempli par tous. Et ensuite le résultat va parler de manière factuelle et simple : les garçons, c’est un fait observable de par le remplissement de la grille, vont cocher en dessous de 4 cases voire, parfois, rien du tout…. Je n’ai pas posté cette grille avec un texte dénonciateur, accusateur ou avec une tonalité révolutionnaire. Je pense tout simplement qu’on est arrivé à un stade où il faut proposer des outils simples, sans rentrer dans une idéologie affirmée, vindicative (il est suffisamment hasardeux de définir d’une seule traite ce qu’est le féminisme), afin qu’un maximum de personnes puissent se rendre compte de ce qui, à ce niveau là, relève d’un fait de société extrêmement problématique et nécessitant d’être exprimé, mis en mots.

 

 

Doit-on entendre qu’il y a, face au féminisme fédérateur et réaliste,  un autre féminisme plus vindicatif et aux méthodes de dénonciations des violences sexuelles et sexistes auxquelles vous n’adhérez pas forcément ?

C’est n’est pas que je n’y adhère pas. Au contraire, je le pense nécessaire. La colère est telle que c’est normal, légitime et nécessaire que les personnes ayant subies des violences sexuelles et sexistes trouvent des manières différentes de l’exprimer. En ce qui me concerne, ce n’est juste pas comme ça que je pense et que je fonctionne. J’ai vingt ans et j’ai bon espoir que les prochaines générations seront plus ouvertes et alertes à toutes ces problématiques. J’inclus les hommes et en effet ça ne passe pas par ce qu’on aurait tendance à appeler un féminisme vindicatif. Pas de « men are trash » sur mon profil. Précisons : les hommes sont aussi victimes d’une certaine façon, justement parce qu’ils ont intégré cette violence, une violence certes différente mais qui reste une violence tout de même. Il faut selon moi prendre le problème à la source pour les deux sexes. Plus précisément, j’aurais tendance à prôner l’éducation sexuelle sans tabous à l’école, pour tous ! 

Maintenant, cette grille, comme tous modèles, possède ses limites. Quelles sont-elles selon vous ? 

On a crée une deuxième grille : « À cause de moi quelqu’un a déjà… » dans l’idée de créer un contrepoint – tout en étant complémentaire – avec la première grille. Les deux grilles sont traduites anglais. Le problème de notre première grille est qu’elle se restreint bien trop aux femmes. La première grille était une étape certaine de sensibilisation des femmes quant à la pesanteur, la normalisation et la fréquence des abus sexistes et sexuels mais le but, avec cette deuxième grille, est que les garçons participent  pour qu’ils prennent conscience à leur tour de la lourdeur de leur comportements, de leurs pratiques quotidiennes à l’égard des femmes. On envisage aussi d’autres grilles qui viendraient rendre compte cette fois-ci d’autres types de discriminations, comme par exemple les discriminations intersectionnelles (race, classe, genre).

Les études vers lesquelles vous vous dirigez ont elles été choisis dans l’idée d’aborder, d’étudier ces problématiques pour plus tard éventuellement les résoudre dans et par le politique ?

À la rentée, j’intègrerai un master de stratégie territoriale. L’invisibilisation des femmes dans l’espace social public urbain est une problématique qui m’intéresse. On va devoir parler de l’égalité des pratiques dans l’espace public. Mon master n’est certes pas forcément spécialisé dans ce genre de problématique mais l’intégrer me permettrait d’être plus visible et de légitimer ma parole.

 

La page Instagram de #CocheTesCases

©Marie Catry 

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Loïs Rekiba

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