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[Tour de web] Ces morts qui nous ressemblent

[Tour de web] Ces morts qui nous ressemblent

19 novembre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Encore pris dans l’état de choc, qui semble être le compagnon de route de celui d’urgence, nous avons souhaité rendre hommage aux morts. A ces morts qui sont pour nous tous des personnes connues. A la rédaction certains ont perdu des amis, d’autres soutiennent les amis qui en enterrent d’autres.  Et, au regard du nombre de victimes qui travaillaient dans le secteur culturel et qui ont été sauvagement massacrées lors de ce maudit vendredi 13, nombreuses sont les rédactions à porter le deuil. Tour de web de la façon de rendre hommage.

Donner un visage pour sépulture

Sur la plateforme d’écriture Medium.com sont recensées toutes les campagnes d’aide aux familles des victimes. Et nombreuses comportent des aides aux obsèques. Progressivement, les familles  retrouvent la dépouille de leur enfant, leur parent, leur ami, leur amour. Elle est insupportable cette idée qu’en plus d’avoir tué, ces barbares ralentissent l’entrée dans le deuil qui ne peut commencer qu’une fois la personne enterrée ou incinérée. Une fois le mort séparé des vivants.
Pour les vivants, avoir accès aux noms et aux visages des morts fut, dans le processus de deuil qui permet le chemin qui va du déni à l’acceptation, une étape décisive. Médiapart a publié le 18 novembre La liste des victimes des attentats du 13 novembre. L’hommage compte 120 noms car ce sont les 120 hommes et femmes dont le décès a été rendu public sur les réseaux sociaux. Ce travail permet à ceux qui ont survécu, que ce soit au premier degré, c’est-à-dire en ayant échappé aux tirs, et à ceux qui sont vivants car ils n’étaient pas ce soir-là au mauvais endroit, de s’identifier, de mettre un nom, un visage, une vie sur les chiffres. Il s’agit d’individualiser. De retrouver l’unicité de chacun. En tant que journaliste, des annonces viennent nous rappeler quelle chance inouïe nous avons d’être là à écrire. Le texte décrit sobrement ces morts qui nous ressemblent  : « Guillaume B. Decherf (Barreau-Decherf), 43 ans, natif de la Meuse, journaliste aux Inrockuptibles, chroniqueur de rock. »

Ce besoin irrépressible de mettre des visages sur les chiffres a été rapidement traduit par la presse. Dès le lundi matin Temps Reel publiait une vingtaine de photos et des premiers éléments de biographie.

L’AFP a fait un travail incroyable qu’elle explique sur son blog : « Pour trouver les informations sur les personnes décédées, les journalistes sillonnent les réseaux sociaux, notamment les pages Facebook et les comptes Twitter des victimes et de leurs proches. La presse régionale française est également très utile, la plupart des journaux locaux ayant publié des articles sur les disparus originaires de leur région. Les derniers doutes sont levés à l’aide de coups de fil aux employeurs du défunt, à la mairie de sa commune ou autres. Plus rarement à la famille. « Ce n’est pas le moment de les déranger », explique Juliette Michel, une autre journaliste de la cellule. « On essaye d’écrire de petits textes vivants et humains, qui ne ressemblent pas à des rapports de gendarmerie », ajoute Paul Aubriat. »

Quand les vivants parlent des morts

Dès samedi, les témoins ont parlé, beaucoup et précisément. France Info diffuse la lettre d’Antoine Leiris. Le chroniqueur qui officiait dans Tableauscopie sur la chaîne a déclaré :

« Vous n’aurez pas ma haine ». France info ajoute : « c’est la réponse d’Antoine Leiris aux terroristes qui ont volé la vie de son épouse, Hélène, ce soir du 13 novembre au Bataclan, privant son fils de 17 mois, Melvil, de sa mère à jamais ».

Revenir de l’enfer, c’est ce qu’ont fait ceux qui sont sortis vivants des lieux attaqués. Dans le Monde, le journaliste Daniel Psenny, blessé, raconte :

Inlassablement, les témoins disent l’horreur : « Mon voisin, un homme de 50 ans, s’est fait tirer dessus en pleine face dans la tête, des éclats de cervelle et de chairs sont tombés sur mes lunettes. J’entendais les balles fuser. J’ai essayé de regarder le sol, c’était une immense flaque de sang. J’étais étonnamment calme, j’ai senti mon heure arriver » racontent au Figaro deux survivants, Benjamin et Célia.

Se relever

Pour la presse culturelle, il s’agit de se remettre debout, ou du moins, assis pour commencer, dans les cafés et dans les salles de spectacle. Dans le Transistor, Agnès Bayou signe une tribune intitulée « Pourquoi continuer ? ». Elle écrit très justement : « En janvier, on pensait avoir perdu notre liberté. Et tout au long de l’année, c’est notre égalité qui a été mise à l’épreuve. Mais là, ils viennent d’exacerber notre fraternité. On est prêts à être encore plus Français que jamais. Ceux que le monde a toujours aimé détester parce que fiers et arrogants à persister à fumer des clopes en terrasse en novembre. A s’enflammer sur des matchs amicaux de pétanque comme pour des finales de coupe de monde de football. Et à sacrifier tout bon sens pour un peu de bon temps. On dormira quand on sera mort. Et pour l’instant je préfère passer mes nuits à me réjouir de ceux qui sont là. A prendre des nouvelles de ceux qui s’en sont sortis. Sans oublier un seul instant ceux qui nous ont quittés, ceux qui n’ont pas survécu. Le vide qu’ils ont laissé ne sera jamais comblé. On va tâcher d’apprendre à vivre avec. Ensemble, c’est mieux. »
Alors comment vivre avec ? La superbe tribune de  dans Libération donne à la réponse, quasiment un ordre dans son titre même : On s’embrassera en abominables pervertis »

« Demain, on aura enfin compris que les Charlie sont tombés pour nous tous, en éclaireurs rieurs et surtout pas exemplaires. Demain, on aura enfin admis qu’il fallait, qu’il faut, que tous les journaux publient les caricatures de tous les dieux de mes deux afin de diluer la menace. Demain, il ne sera plus question de mettre d’un côté les «victimes innocentes» et de l’autre ceux qui l’ont bien cherché, libertaires d’expression et communautés ciblées. »

Et moi je vous embrasse, en terrasse, à pleine bouche, avant un spectacle, et je vous parlerai de Wolinski qui me manque tant et qui titrait trois ans avant sa mort :  « Le pire a de l’avenir ».

Visuel : CC BY 2.0

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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