Politique culturelle
L’Opéra municipal de Marseille, une Maison ouverte à tous. Interview de Maurice Xiberras.

L’Opéra municipal de Marseille, une Maison ouverte à tous. Interview de Maurice Xiberras.

29 octobre 2019 | PAR Magali Sautreuil

Si certains pensent que l’opéra est réservé à une certaine catégorie de la société, qu’ils aillent donc faire un tour à l’Opéra municipal de Marseille. Cette institution, vieille de plus de 200 ans, a su en effet conserver, au fil des années, le précieux lien qui l’unit aux Marseillais. Maurice Xiberras, son directeur, a accepté de nous confier le secret de cette relation si particulière que l’opéra a tissé avec son public.  

L’Opéra municipal de Marseille est situé au cœur de la ville. Pourriez-vous nous en dire davantage sur son histoire et son environnement ? 

Créé en 1787, l’Opéra municipal de Marseille a plus de deux cents ans. Ravagé dans un incendie en 1919, il a été reconstruit par la suite. Le bâtiment actuel date de 1924. Historiquement, il a toujours été situé en centre-ville. Il est implanté dans le quartier qui porte son nom. Celui-ci est à l’image de la politique de l’opéra : central, populaire et accessible. L’Opéra dépend de la Direction des affaires culturelles de la Ville de Marseille. Le personnel est donc composé d’employés municipaux. Par contre, le maire, Jean-Claude Gaudin, me laisse carte blanche pour définir la programmation. 

Comment pensez-vous votre programmation ? Tenez-vous compte de l’avis du public ? 

En ce début de saison, nous avons joué La flûte enchantée de Mozart devant six salles combles. Nous avons même dû refuser du monde, alors que nous disposons d’une grande salle de 1800 places, ce qui est assez énorme. Nous jouons en ce moment La reine de Saba de Charles Gounod, puis viendront Les puritains de Vincenzo Bellini, Barbe-Bleue de Jacques Offenbach pour les fêtes de fin d’année… En parallèle, au théâtre de l’Odéon, nous alternons entre opérette, ballet, concert, récital, théâtre classique… Début novembre, nous présenterons Les faux British. La programmation que nous présentons à l’opéra municipal de Marseille répond en effet aux désirs du public. Ce dernier est plutôt traditionnel, à la fois dans ses goûts, mais aussi au niveau de la mise en scène et des titres. Il aime les grandes et belles voix, ainsi que les grandes œuvres du répertoire lyrique. C’est une tradition qui remonte au XVIIIsiècle et qui s’est renforcée à la fin du XIX siècle et au début du XXsiècle, avec l’immigration espagnole et italienne. Lorsqu’enfant, je fréquentais l’Opéra de Marseille, je me rappelle avoir vu parmi le public des dockers, des dames poissonnières…, fredonner des airs d’opéra. Tout le monde les connaissait par cœur. Certaines personnes venaient même avec leurs partitions. Depuis sa création, l’Opéra de Marseille appartient donc au peuple. La programmation répond à leurs attentes. Elle est à l’image de la ville et des Marseillais (extravertis, passionnés…). Que le spectacle lui plaise ou non, le public le fait toujours savoir. Il applaudit, hurle des bravos, tape du pied, lance des bouquets de fleurs sur la scène… Adolescent, j’ai également assisté à des scènes terribles : J’ai vu des chaussures arriver sur scène, ainsi que des légumes… Je me rappelle une création contemporaine (Les diables de Loundun de Penderecki) à Marseille, où le public était venu avec des réveille-matins et des boules puantes (Intrigué ? Plus d’infos ici). Mais depuis, les choses se sont quand même calmées. 

  

Menez-vous des actions hors-les-murs ? 

L’Opéra mène toute une action culturelle envers les écoles, les collégiens et les lycéens. Non seulement, nous les faisons venir à l’Opéra, mais notre orchestre va aussi à leur rencontre dans les établissements scolaires. Nous leur faisons découvrir les différents métiers de l’opéra. Ils rencontrent nos artistes, nos chefs d’orchestre… Nos musiciens leur expliquent ce qu’est un instrument. Nous avons également un parcours qui s’appelle « L’opéra, c’est classe ». Nous choisissons des classes que nous accompagnons tout au long de l’année et, en fonction de notre programmation, celles-ci créent un spectacle qui sera présenté sur la scène de l’Opéra à la fin du mois de juin. Les élèves réinventent les titres de notre saison culturelle et se les accaparent. À côté des scolaires, nous avons également tout un autre volet d’actions où nous travaillons avec le public dit « empêché ». Nos chœurs vont par exemple jouer dans les EHPAD, dans les hôpitaux, dans les maisons de fin de vie, dans les prisons, dans les camps de migrants de la vallée de l’Huveaune… Nos musiciens y ont d’ailleurs fait plusieurs bœufs et nous avons également invité les migrants à l’Opéra. Depuis 2013, grâce au partenariat avec le Département des Bouches-du-Rhône, nous parvenons à irriguer tout le territoire : nous jouons dans les collèges, dans les villes et les villages… Nous participons également à d’autres événéments, comme les Dimanches de la Canebière. Nous avons aussi donné des concerts sur le parvis de l’Opéra… Il y a quelques années, nous en donnions dans le Vieux-Port et sur la place Villeneuve Bargemon, où Roberto Alagna s’était produit gratuitement, accompagné par notre orchestre. Malheureusement, pour des questions de sécurité, il devient de plus en plus difficile de jouer en extérieur. L’orchestre de l’Opéra de Marseille, qui est composé de 88 musiciens permanents, joue néanmoins régulièrement dans les festivals (Chorégies d’Orange…). Il part également régulièrement en tournée (Chine, en Allemagne…) et enregistre des albums. 

L’Opéra de Marseille est un lieu qui se veut populaire. Quelles actions mettez-vous en place pour en favoriser l’accès au plus grand nombre ? 

L’Opéra de Marseille est tout d’abord l’un des moins chers de France. Le public peut assister à un spectacle à partir 10 euros. Depuis l’année dernière, le programme Fortissimo permet également aux moins de 28 ans de bénéficier de 30 à 50% de réduction sur les billets et leur donne accès à toutes les places encore disponibles dans toutes les catégories. Cette initiative a attiré le jeune public à l’opéra. Notre politique tarifaire est aussi une volonté de la municipalité de rendre l’opéra accessible au plus grand nombre. C’est aussi pourquoi nous travaillons avec des associations socio-culturelles, avec des éducateurs spécialisés, avec des gamins en difficulté des quartiers Nord… Ces personnes pensent en général que l’opéra n’est pas fait pour eux et que, par conséquent, elles ne seraient pas venues d’elles-mêmes vers nous. C’est pourquoi nous allons à leur rencontre. La première fois que nous avons lancé une opération dans les quartiers Nord, une classe était venue voir Aïda, une œuvre qui n’est pas la plus accessible lorsque l’on vient pour la première fois à l’opéra. Et pourtant, à l’issue de la représentation, j’étais surpris de retrouver ces jeunes en larmes. Ils avaient été émus à la fois par l’histoire, par les voix, l’impact sonore d’un chœur constitué de plus 80 personnes… Ils n’étaient pas habitués à tout ça et ils ont cependant été touchés. J’ai trouvé ça absolument formidable. L’opéra suscite toujours une émotion inimaginable. Les jeunes qui viennent ici sont toujours étonnés d’entendre des voix en live, qui ne sont ni sonorisées, ni équipées de micros. Ils ont du mal à comprendre comment une voix peut passer un orchestre de 80/90 personnes. Je pense que les gens ont perdu cette notion de popularité. Du XIXsiècle aux années 1970, tout le monde venait à l’opéra, y compris les gens les plus humbles. Cela s’est un peu perdu à cause de la télévision, mais aussi par manque de transmission. Pour ma part, ce sont mes grands-parents et mes parents qui m’ont initié à l’opéra. Cette initiation s’est un peu perdue. C’est désormais à nous d’aller chercher le public, de le faire venir, mais aussi d’aller vers lui pour leur expliquer que l’opéra est accessible à tous. 

Avez-vous déjà envisagé d’accueillir des artistes en résidence ou des jeunes talents ? 

Dans les Opéras nationaux, cela fait partie de leur cahier des charges d’accueillir en résidence soit un chorégraphe, soit un ensemble baroque, soit un metteur en scène, soit un compositeur… Nous, nous ne l’avons pas encore fait. Nous sommes cependant en train de réfléchir à une résidence chorégraphique. Nous aimerions accueillir une compagnie de ballet, qui pourrait développer toute une action culturelle. Il nous reste toutefois un problème d’espace à résoudre pour accueillir des résidences. En effet, nous ne disposons pas vraiment de salles de répétition. Tout se passe sur le plateau, hormis la salle de répétition de l’orchestre qui se trouve à la Belle de Mai. 

Quels sont vos projets à venir ? 

Cette année, nous avons noué un partenariat avec la Région PACA pour présenter un spectacle itinérant, Pomme d’Ami/Le singe d’une nuit d’été de Jacques Offenbach et de Gaston Serpette, qui va sillonner le territoire Provence-Alpes-Côte d’Azur, pendant la saison 2020-2021. Nous l’avons déjà présenté au théâtre de l’Odéon, auquel l’Opéra est rattaché. Toutes nos générales sont ouvertes aux enfants. Souvent, nous jouons à guichet fermé et on s’aperçoit que les gamins sont à fond. Ils réagissent à tout, au texte, à la musique… Certains se lèvent même pour reproduire les chorégraphies ! Nous sommes également en train de préparer les tournées de l’orchestre en Chine l’été prochain, ainsi qu’en Roumanie en 2021, dans le cadre du festival George Enescu… Chez nous, les saisons, nous les préparons trois années à l’avance, afin de penser la production, de chercher des coproducteurs avec d’autres maisons d’opéra (Opéra de Lausanne, Opéra national de Strasbourg, d’Anvers), de réaliser les décors et, surtout, pour retenir les artistes, notamment ceux qui jouent à l’international ou qui ont une certaine réputation. Nous avons donc toujours quelque chose sur le feu. Actuellement, nous travaillons avec la Région PACA sur un grand opéra, La dame de Pique de Piotr Ilitch Tchaïkovski, qui sera mis en scène par Olivier Py, l’actuel directeur du festival d’Avignon. Comme il s’agit d’une grosse production, nous nous sommes partagés le travail. L’Opéra de Nice s’occupe du décor, celui d’Avignon fabriquera tous les costumes féminins, tandis que nous confectionnerons tous les costumes masculins dans nos ateliers. L’Opéra de Marseille a, en effet, la chance d’avoir à la fois un atelier de costume in situ. Il dispose de ce fait d’un fonds patrimonial important comprenant plusieurs milliers de tenues, dont une partie a fait l’objet d’une donation au Centre National du Costume de Moulins par la Ville de Marseille. En parallèle, nous travaillons également sur une autre importante coproduction entre quinze opéras : Le voyage dans la lune de Jacques Offenbach, qui sera présentée pour la première fois lors de la saison 2020-2021, au théâtre de Montpellier. Les coproductions sont de plus en plus nécessaires pour diminuer les coûts croissants de production. Enfin, parmi les projets, il y a également des travaux de restauration de l’opéra, notamment de la salle et des parties publiques. Cela nécessite à la fois énormément d’argent et un lieu de repli. 

Retrouvez l’actualité de l’opéra de Marseille sur son site Internet (ici), sur sa page Facebook (ici) et sur son compte Twitter (ici). 

Visuels : ©Ville de Marseille.

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Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

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