Politique culturelle
Culture, les femmes sont-elles responsables ? (Interview de Laurence Equilbey en fin d’article)

Culture, les femmes sont-elles responsables ? (Interview de Laurence Equilbey en fin d’article)

08 juillet 2012 | PAR Bérénice Clerc

La différence des sexes est un fait visible mais elle ne prédestine pas au genre, aux rôles ou aux fonctions. Pourquoi les petites filles et les femmes n’ont pas la même éducation et la même place que les petits garçons et les hommes ?

Une étude récente, chiffrée  montre la scandaleuse et majoritaire absence des femmes aux postes à responsabilité en 2011  dans les institutions publiques du spectacle vivant en France.

La place professionnelle  des femmes en France est-elle proportionnelle à leurs compétences réelles ?

Laurence Equilbey, artiste iconoclaste, chef d’orchestre,  aiguille brillante dans une botte de foin musicale masculine, commanditaire de cette étude, accepte de répondre à quelques questions sur ce manque de femmes à haut niveau de responsabilité dans la culture.

N’en déplaise aux études ou livres les plus absurdes il n’existe pas de psychologie féminine ou masculine, l’identité sexuelle n’est pas figée elle se construit et chaque adulte devrait toujours être libre d’être et d’en faire ce qu’il veut.Dès l’annonce d’une grossesse, la mère, le couple, la cellule parentale, familiale et amicale se projettent différemment selon l’arrivée prochaine au monde d’un garçon ou d’une fille. Une fois né, les choix éducatifs, les jeux, l’école seront déterminants quant à l’identité féminine ou masculine.

Peluches, jouets, lits, vêtements, décorations, tout est rangé en deux parties dans les magasins, fille et garçon, bleu, rose, poupées, poussettes, balais, cuisines pour les futures dames, constructions, dragons, voitures, châteaux forts et bateaux pirates…pour les messieurs en devenir. Impossible de trouver un personnage de plastique « au travail » sous les traits, l’apparence d’une femme ou alors elle est blonde avec un ordinateur portable rose…

Il est possible de tenter d’échapper au déterminisme mais il faut lutter contre nos propres stéréotypes inconscients, ne plus systématiquement féliciter un petit garçon pour sa course ou sa force, ou dire en toutes circonstances à une petite fille qu’elle est jolie, avec sa belle robe, ses beaux cheveux ou encore lui demander si elle veut se marier et avoir des enfants ou lui offrir une robe de princesse et une couronne…

Le genre est partout, les cases faciles et rassurantes prédisposent les femmes à ne pas avoir l’envie ou la possibilité d’étudier, d’être ambitieuse ou carriériste, le comble pour celles qui doivent respecter la nature et rester au foyer pour travailler au désir de l’homme et ne pas songer à leur plaisir.

Les femmes ne sont ni à plaindre ni à traiter en victime, elles sont responsables, elles participent à l’éducation des hommes puis leur font moults reproches. La lutte est complexe pour avoir une place, elle ne devrait pas exister, pourtant elle est tenace dans tous les milieux.

Depuis une quinzaine d’années certaines femmes peinent à trouver le juste compromis entre ce qu’elles attendent de la vie, ce qu’on attend d’elles et ce qui ne sera pas atteint, elles font souvent le choix de se « victimiser », tentent de créer de nouvelles règles morales et freinent la marche vers l’égalité au péril de leurs propres libertés.

Le sexe ne doit pas déterminer les choix privés ou professionnels. 2012 tricentenaire de la naissance de Jean Jacques Rousseau, célébrations multiples mais peu de commentaires sur l’empreinte laissé par son Émile et la vision stéréotypée qu’il donne des femmes. L’auteur du « contrat social » à l’origine de nos démocraties prône une égalité dans la différence des rôles et des fonctions. Pour simplifier, le femme devra accepter sa dépendance comme un état naturel, admettre qu’elle ne peut pas désirer ou accéder aux mêmes choses que l’homme et ce dès son plus jeune âge. En vertu des principes énoncés par Rousseau, les révolutionnaires en 1793 appliquent les droits de l’homme à l’homme et non à la femme, rangée avec les enfants et les fous, privée de ses droits civiques pour le bien de la société. En échange, elles sont promues impératrices du privé, reines du royaume de la famille. Les femmes dociles se sont glorifiées et se glorifient encore de cette toute puissance, ce pseudo instinct maternel, cette tendresse soi disant féminine, cette empathie, cette douceur, cet amour du soin illusoire.

Les choses semblent évoluer, les femmes accèdent de plus en plus à toutes les qualifications, elles sont censées pouvoir choisir l’homme ou la femme qu’elles aiment pour partager une heure ou leur vie, choisir ou non d’avoir des enfants, travailler sans se soucier en permanence de la famille…

La réalité est bien moins belle que le fantasme, les femmes sont toujours moins payées que les hommes à poste égal, elles gèrent bien souvent la totalité des tâches ménagères et familiales, font très peu d‘études de sciences « pures et dures » ou d’écoles comme Polytechnique et ont parfois du mal à prendre en main leur destin et dire non au déterminisme ou aux clichés sur la faiblesse féminine.

La parité peine à trouver une réelle place, le nouveau gouvernement est constitué de 17 femmes et 17 hommes, mais quelle tristesse d’en arriver là, quel dommage de ne pas juger les humains sur leurs compétences. Françoise Giroud disait «  l’égalité homme femme sera réelle quand on engagera des incompétentes pour des postes à responsabilité. ».

Être une femme n’est pas atypique, le cerveau est le même quel que soit le sexe, l’imaginaire et l’ambition aussi. Lionel Jospin est à l’origine d’une étude intéressante sur la féminisation des noms « Femme j’écris ton nom… » (guide d’aide à la féminisation des noms, métiers, titres, grades fonctions) il voulait ainsi faire exister les femmes et leurs professions par le verbe. Ce texte est très peu étudié, il devrait dès l’école primaire être lu par les plus jeunes, créateurs de la société de demain.

Dans l’imaginaire collectif actuel, les femmes ont accès à tout, elles sont libre en France et professionnellement très implantées  même aux plus hauts postes. Mais combien de Patricia Barbizet cache une forêt d’hommes certains de leur toute puissance sur le royaume des affaires ?

L’art, la culture sublime tout, il devrait être un monde quasi idéal au service de l’émotion, l’enrichissement de tous, le talent primant sur le sexe. Il n’en est hélas rien, une étude commanditée par Laurence Equilbey (interview ci-dessous) vient de percer à jour la quasi absence des femmes aux postes à responsabilité en 2011  dans les institutions publiques du spectacle vivant en France l’étude est à lire ICI.

51% de la population est féminine mais dans les domaines culturel et artistique les femmes disparaissent. Les chiffres sont inadmissibles, 85% des centres dramatiques nationaux sont dirigés par des hommes, 96% des opéras sont dirigés par des hommes, 81,5% des postes dirigeants de l’administration culturelle sont occupés par des hommes, 95% des concerts sont dirigés par des hommes,  85 % des textes mis en scène sont écrits par des hommes,  78 % des mises en scènes sont signées par des hommes, 75% des théâtres nationaux sont dirigés par des hommes, 70% des centres chorégraphiques nationaux sont dirigés par des hommes. Les discriminations perdurent et s’aggravent dans certaines maisons comme s’en indigne La Barbe pour l’Odéon par exemple. La parité réelle dans l’art et la culture doit rapidement être promue et soutenue par des actions des pouvoirs publics. Le recensement systématique et statistique des inégalités doit commencer pour sensibiliser les responsables d’administration, les élus et les publics qui financent la culture. La promotion de l’égalité réelle doit être inscrite au cahier des charges des lieux subventionnés, au cœur des décrets et textes de lois qui fixent la politique culturelle.

La parité doit absolument exister, les femmes sont niées en culture et en art, elles ne doivent pas être favorisées parce qu’elle sont femmes mais par leur talent. Comme certains ne veulent pas le voir ou l’admettre il faut comme souvent hélas opérer un retour à la loi. Le talent des femmes, leur énergie créatrice, leur désir  de mettre à profit leurs compétences pour soutenir ou programmer les artistes, doivent s’exprimer librement. Le monde du spectacle ne doit plus être cruel avec les femmes. Auteures, metteurs en scène, comédiennes, chanteuses, chefs d’orchestre, musiciennes, peintres, sculptrices, plasticiennes, vidéastes, costumières, scénographes, directrices, créatrices, artistes, unissons-nous ! La culture, l’art comme en d’autres situations, doivent être le moteur d’un rééquilibrage intelligent et montrer l’exemple. Le vrai combat commence, femmes créons, dirigeons, existons !

 

Pourquoi et comment avez-vous commandité cette étude sur la place des femmes  dans les institutions publiques du spectacle vivant, dans les postes à responsabilité en 2011 ?

Deux stagiaires étudiants autour de moi étaient intéressés par cette question.  Je leur ai proposé cette enquête. L’un d’eux a d’ailleurs réalisé un mémoire sur le sujet. Ma première stupeur a été de constater que les femmes ne sont quasiment pas présentes dans les génériques de création. Je n’avais pas mesuré ce chiffre effrayant. C’est pourquoi j’ai voulu ensuite faire connaître cette étude, pour alerter les consciences.

Vous sentez-vous femme avant d’être artiste ou l’inverse ?

Je me sens artiste tout d’abord bien sûr. On se sent femme très vite, car les difficultés pour être reconnue et prise au sérieux sont multiples lorsqu’on est une femme.

Que préconisez-vous pour l’appellation des femmes dans les métiers censés être masculin ?

Il existe un guide commandé en 1999 par Lionel Jospin à l’Institut National de la Langue Française. Tout ou presque est dedans. Je préconise d’ailleurs que ce guide soit intégré aux cours de français au Collège. Pour ma part j’applique ces règles de grammaire qui font autorité: une avocate, une ministre, une chef, une directrice, une docteur, une monteuse etc…

Si vous aviez une baguette magique quelle place donneriez-vous aux femmes dans les institutions publiques du spectacle vivant et comment procéderiez-vous ?

Il faut d’urgence rééquilibrer les postes dirigeants entre les hommes et les femmes. Aujourd’hui nous sommes à 85/15%. Il faudrait se fixer un objectif de 70/30% dans deux saisons, en fonction des départs évidemment et tendre vers une mixité plus juste. Les nominations à venir devraient absolument aller en faveur des femmes ces prochains mois.

Pour la programmation proprement dite, il faudrait inscrire  la question de l’équilibre hommes/femmes dans les lettres de mission des institutions culturelles publiques et introduire une obligation de résultats. On ne peut pas parler de parité naturellement pour ce domaine, mais les directions de ces établissements doivent se confronter au problème lorsqu’elles programment. Il me paraît difficile que la situation actuelle perdure. C’est un véritable étouffement des femmes et une injustice criante devant l’emploi artistique.  Dans le secteur public c’est réellement choquant à de nombreux points de vue.

Pouvez-vous nous citer des noms de femmes célèbres ou non qui ont une place importante pour vous artistiquement ?

Les chorégraphes Pina Bausch, Tacita Dean, la peintre Agnes Martin, la plasticienne Louise Bourgeois,  la pianiste Brigitte Engerer, la chef d’orchestre Xian Zhang, la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton

 

 

Visuels (c) : Annette-Messager, Louise bourgeois, Yayoi Kusama, Chiharu Shiota, Laurence Equilbey, Jean-Baptiste Millot.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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