Politique culturelle
Le crowdfunding au secours de la revue Mouvement : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent »…

Le crowdfunding au secours de la revue Mouvement : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent »…

19 juin 2013 | PAR Charlotte Dronier

 Il est désormais devenu lieu commun de mesurer l’agonie de la presse écrite à l’heure de la sur-information. Nombreux sont les titres qui tentent d’échapper à l’effondrement à travers différentes stratégies: changement de direction, restriction des contributeurs, hybridation économique web/papier… Si nous croyions la presse spécialisée épargnée pour un temps, les revues culturelles souffrent elles aussi sur de nombreux points, aussi éloquentes soient-elles. Ainsi pouvait-on lire l’appel à souscription sur le site de Mouvement dans son édito du 17 Juin, faisant part du redressement judiciaire auquel le média doit faire face. Une détresse morale et financière inconcevable pour l’ensemble des rédacteurs et lecteurs de ce bimestriel, qui, depuis vingt ans, incarne le seul support imprimé dédié à l’ensemble de la création contemporaine.

142-souscriptionLa critique et ses rapports avec le journalisme et l’art, l’éthique, la légitimité du regard dans le temps, l’autonomie, la (re)découverte au delà des tendances, sont autant de notions qui constituent de véritables enjeux dans l’existence passée, actuelle, et plus encore future de cette profession. C’est dans la conscience de ce rôle social et de ces perspectives que Jean-Marc Adolphe, journaliste, essayiste et conseiller artistique, fonde Mouvement en 1993.

Animé de passion et de militantisme à l’image des plumes qui la composent, ce nouveau support majoritairement focalisé sur la danse contemporaine va bien vite devenir « indisciplinaire ». Il  questionne par là-même les formes artistiques (spectacle vivant, arts visuels, musique, cinéma expérimental…) en abolissant leurs cadres, tout en proposant une analyse approfondie de sujets esthétiques, sociaux, philosophiques et politiques de notre monde actuel.

D’année en année, les éditos sont marqués par un engagement personnel fort sur l’actualité (Berlusconi, rapport Lextrait sur les « nouveaux territoires de l’art », coupures du budget de la Culture, engagement auprès du Théâtre de la Ville pour des artistes grecs et italiens, liquidation judiciaire de la Villette, état exsangue de la presse, Cahuzac…). Ils introduisent ainsi un contenu culturel qui exige de l’attention de la part du lecteur, mais surtout une curiosité éveillée.

logoMvt L’équipe de rédaction élabore ses propos avec une responsabilité médiatique hors d’un contexte où la promotion s’impose. Entretiens, portfolios, cartes blanches, chroniques, portraits, reportages, agenda, dossiers de fond, la périodicité de Mouvement (trimestrielle puis bimestrielle) permet de s’affranchir de la dépendance générale d’une publication toujours plus instantanée. L’information artistique est ainsi développée dans la profondeur qu’elle mérite au cours de plus de cent-cinquante pages en parallèle d’un site internet, véritable pôle éditorial, qui coïncide avec elles et les dynamise. Délesté de certaines prérogatives qu’implique la recherche d’immédiateté, ce média échappe alors au traitement en surface, au consensuel, à la récurrence, la saturation ou la sur-communication, grands maux dont souffre actuellement le journalisme.

 La liberté du rédacteur s’émancipe également, laissant place à un discours animé davantage par conviction intime de l’intérêt intrinsèque d’une oeuvre, d’un artiste ou d’une manifestation, que pour l’écho médiatique qu’ils peuvent engendrer.

Valérie Da Costa, directrice de la rubrique des Arts visuels, étaye cette particularité lors d’un entretien en 2011: « Nous sommes une revue éditoriale indépendante, nous parlons de ce que nous voulons quand nous le voulons, comme nous le voulons. Je n’ai donc aucune pression sauf celle de parler de ce qui m’intéresse. (…) Je choisis les artistes sur lesquels j’ai envie de parler en fonction de mon intérêt pour leur travail. Ça peut être lorsqu’ils ont une activité, mais ce n’est pas forcément conditionné par cela. C’est pour moi la différence avec le métier de journaliste qui est sur quelque chose d’événementiel, de ponctuel. Dans la critique, vous accompagnez.  (…) Chez Mouvement, nous avons toujours envie de faire connaître, de défricher ou de revenir sur des artistes. Quand j’écris, c’est donc forcément sur quelque chose qui m’intéresse, dont j’aime l’œuvre, le contenu. Pour moi, il n’y a pas d’écriture sans plaisir d’écrire ni intérêt pour le sujet.» .

Ce sont donc des rencontres humaines avant tout, et non un discours qui évolue dans des sphères théoriques ignorant jusqu’à l’existence-même des artistes. Jean-Marc Adolphe a notamment contribué à introduire en France le travail de Björk, Meg Stuart, Wayne McGregor, Jérôme Bel ou encore Raimund Hoghe. Le rôle essentiel de la revue est d’inciter à voir ailleurs que ce qui se trouve sous notre regard, au delà de l’évidence.

Les publics sont en effet en quête de moyens tangibles afin de se repérer et appréhender le foisonnement croissant des offres culturelles. Au delà de l’attrait du succès, il s’agit bien de maîtriser leur incertitude. BVA opinion a en ce sens réalisé en 2010 un sondage sur les Français et l’art contemporain, en partenariat avec Art Paris, Les Echos, Orange et Le Journal des Arts. Il en résulte que plus de la moitié d’entre eux manifesteraient de la curiosité, 11% parlent même d’enthousiasme. Une personne sur deux consulterait ainsi un magazine sur l’art, écouterait ou regarderait une émission sur ce thème au moins une fois par an.

Mouvement a peu à peu acquis une place de prédilection auprès des professionnels, mais également d’un public de niche grandissant. « Une majorité de nos lecteurs considèrent que Mouvement  »fait partie de leur univers », et trouvent en la revue une  »source d’inspiration ». Telle est l’une des conclusions d’un sondage mené auprès de nos abonnés et des visiteurs de notre site Internet en juin 2012. », écrivait alors Jean-Marc Adolphe en Octobre dernier. Elle représente en effet la synthèse des temporalités de l’expérience, de la réalité, de la mémoire sociale et de la subjectivité, de la culture et des formes esthétiques.

  Toutefois, si l’histoire de ce média apparaît idyllique, la réalité en est tout autre: « Les gens pensent qu’une revue comme Mouvement, qui est belle, est à l’écart. C’est cependant une lutte à chaque fois pour faire le numéro suivant. C’est aussi cet amour de l’art qui porte l’équipe rédactionnelle. », confesse Valérie Da Costa.

 Plus que la suspension de l’impression Juillet-Octobre 2013, ce redressement judiciaire renforce la menace de sa disparition définitive. Mais rien ne semble irrévocable lorsque nous lisons le dernier édito de l’équipe: « Les difficultés que nous rencontrons ne sont pas insurmontables, mais le temps presse. Nous avons deux mois pour trouver les moyens et solutions afin de poursuivre cette aventure éditoriale. La défense de  »l’exception culturelle » passe aussi par des moyens d’information dignes de ce nom. Cette souscription se poursuivra donc, en même temps que nous tâcherons de recueillir les appuis et les soutiens nécessaires pour consolider et développer un travail dont nous ne pouvons imaginer qu’il puisse s’effacer. »

   Dans une presse où de plus en plus d’arguments tendent à se rapprocher de l’esprit marketing d’un « like », une poignée de mots-clefs ou quelques étoiles, l’existence de revues comme Mouvement nous est cruciale. Sa dévotion à chercher l’excellence au -delà des ombres médiatiques nous permet de cultiver nos découvertes artistiques et notre sens critique, si précieux lorsque nous sommes envahis d’informations.

 Il est donc urgent de revendiquer à notre tour notre pleine liberté de savoir en prouvant notre soutien indéfectible à travers l’envoi de souscriptions à son adresse postale et sur Kisskissbankbank. En parallèle, tout message d’encouragement manifestera auprès du Tribunal de commerce la légitimité inaliénable tant médiatique que personnelle de Mouvement, ainsi que celle de nombreux artistes en filigrane…

Charlotte Dronier

lien vers le site officiel et bulletin de souscription: http://mouvement.net/opinions/editos/soutien

Une souscription Kisskissbankbank  vient d’être mise en place.

Et vous pouvez témoignez votre soutien en envoyant un mail à : [email protected]

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

2 thoughts on “Le crowdfunding au secours de la revue Mouvement : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent »…”

Commentaire(s)

  • demey

    Une revue à soutenir assurément et urgemment. Merci pour votre soutien

    juin 19, 2013 at 16 h 38 min

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