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Les Protographies d’Oscar Munoz ou le refus de fixer l’image, au Jeu de Paume

Les Protographies d’Oscar Munoz ou le refus de fixer l’image, au Jeu de Paume

02 juin 2014 | PAR Yaël Hirsch

Parmi les activités célébrant ses dix ans, le Jeu de Paume donne accès aux créations visuelles du grand artiste colombien Oscar Munoz. Intitulée « Protographies », l’exposition montre avec succès comment le plasticien travaille autour de la notion d’une mémoire d’autant plus résistante qu’elle se refuse de fixer l’image. S’agit-il d’un anti-photographe dans cette antre de la photographie qu’est le Jeu de Paume? En tout cas, l’exposition est plus subversive qu’il n’y paraît au premier abord.

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Tout commence par Cali, la ville colombienne où Munoz a effectué ses études et qu’il représente sous toutes ses coutures, dans une sorte de Vie mode d’emploi qui sortirait d’un seul immeuble pour embrasser une cité entière. On marche sur un cliché géant de la skyline de Cali en verre et on l’écorne (Ambulatorio, 1994), pendant qu’on suit une sorte de trombinoscope géant de tous ses habitants à travers les archives de photographes ambulants (Archivo Procontacto, 2004-2008) et qu’on obeserve des dessins qui ressemblent à des photos mais n’en sont pas…

la matière est toujours très travaillée chez Munoz et c’est en jouant de sa fragilité qu’il parvient à mettre l’image en mouvement. Comme sur les magnifiques rideaux de douches (Cortinas de bano, 1985-1986) ou les « Narcisses » (qu’il travaille depuis 1995) qui explorent la manière dont l’immersion dans l’eau révèle la poussière de charbon avant de déformer les traits du visage quand ils sont secs. Ces révélateurs en mouvements font un peu penser à l’univers fantomatique de Christian Boltanski, avec en plus, le côté savant fou du laboratoire photo. Souvent, Munoz utilise la vidéo pour refuser l’immobilisme à ses clichés. Il se filme donc en train de ne pas réussir à faire un portrait, comme si l’humain représenté n’était que plus vivant de ne pas tenir en deux dimensions (Re/trato, 2004).

Instable, l’image liquide de Munoz incarne l’idée de Bourdieu qu’il n’y a qui' »illusion biographique ». Dans Biografias (2002), les visage se déforment et disparaissent volontiers dans le siphon d’un évier réel ou virtuel, disparaissant pour mieux rester. Et c’est en refusant ainsi de se stabiliser sur un support que les cinq personnages de Proyecto para un memorial (2005) restent présents dans notre sphère publique et politique.

L’autre technique qui permet au portrait de durer sans se fixer est la très vieille méthode de l’empreinte. Quand le visiteur passe devant son reflet dans un miroir rond pour y découvrir la trace d’autres visages, il fait une expérience étrange et puissante : celle d’autres encore présents et cette expérience fait tout à fait penser aux textes éthiques d’Emmanuel Levinas sur la notion « trace » (Aliento, 1995). En contrepoint La mirada del ciclope (2002) est comme un aperçu de la mort. Les traces s’effacent aussi chez Munoz, notamment quand elles se référent à l’actualité médiatique, et il y a quelque chose du pop art dans sa série Impresiones debiles (2001).

Et l’exposition se termine magistralement par des « images en écoulement » où tous les motifs vus jusque là sont repris. La vidéo permet de révéler sans la fixer l’intimité de la famille de l’artiste (Fundido a blanco, 2010) dans un portrait quasi-mystique. Et le laboratoire photographique de se dernier peut fonctionner sans s’arrêter à travers un film qui révèle et dissout des photos qui ne se fixent jamais (Sedimentaciones, 2011). Et tout aboutit à l’autoportrait vidéo du collectionneur (El Colecctionista, 2014) qui parvient à ne jamais s’arrêter, replaçant toujours une image différente sur son étagère virtuelle.

Passionnante et même grisante dans son rapport à la fois joueur, aqueux et grave à la mémoire et mouvement l’oeuvre d’Oscar Munoz se trouve parfaitement expliquée par des longs commentaires claires et intelligents, et par une scénographie simple et efficace, dans cette toute grande exposition du Jeu de Paume. Un des incontournables de l’été!

Ne manquez pas le cycle de cinéma autour d’Oscar Munoz au Jeu de Paume, jusqu’au 1ier juillet.

A noter : pour fêter ses dix ans, le Jeu de Paume ouvre ses portes gratuitement les 7 & 8 juin 2014. 

visuels : Narcisses / Cortinas de Bagno / El Colecctionista ) photo yael hirsch  / courtesy de l’artiste

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Le Bellovidère
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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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