Politique culturelle

La Coursive de La Rochelle: L’envol de Jackie Marchand

La Coursive de La Rochelle: L’envol de Jackie Marchand

29 septembre 2016 | PAR Cedric Chaory

La Coursive est sans aucun doute une des Scènes nationales préférées des spectateurs. Programmation et fréquentation annoncent des chiffres à donner le tournis (55 spectacles et 130 représentations pour cette saison / 170 000 spectateurs la saison dernière …). À l’origine de ce succès : Jackie Marchand, discret mais pétillant homme de culture, chéri par le public rochelais et bien au-delà. Il s’apprête à laisser les clés de son sublime théâtre à son successeur. Rencontre avec un passionné, libertaire revendiqué, amoureux des Lettres et des oiseaux.

 

 © Xavier Léoti

Lors de la conférence de presse de la présentation de cette saison, vous avez annoncé votre départ à la retraite après 27 ans de direction à La Coursive. Pourquoi maintenant ?

Départ à la retraite je ne sais pas, en tous les cas départ de la direction de cet établissement que je gère effectivement depuis très longtemps. Une telle longévité est plutôt rare dans mon métier. Orgueilleusement, je préfère partir avant qu’on me le demande ce qui n’a pas été le cas, je précise. Je pense qu’il est bon, aujourd’hui, qu’une autre personne, homme ou femme, dirige La Coursive auprès de ma co-directrice Florence Simonet pour réinventer autre chose sur les bases actuelles. Il fallait bien que cela arrive un jour. Mais je précise que le mot retraite ne fait pas partie de mon histoire car je sais que de nouvelles aventures m’attendront prochainement.

27 ans c’est toute une vie. On imagine que vous avez foison de  souvenirs. Quels pourraient être les plus beaux et éventuellement les pires ?

Là encore les souvenirs, ce n’est vraiment pas mon histoire. Je ne vis uniquement que dans le présent, ne cherchant pas à me replier dans le passé mais plutôt à m’en nourrir. Pour autant nous ouvrons cette saison avec Jérôme Deschamps et je ne peux m’empêcher de penser à lui à l’occasion de la réouverture de ce théâtre en 1990. A cette époque, suite à la liquidation judiciaire de ce qui s’appelait la Maison de la Culture, je fus nommé à la direction de ce qui allait devenir historiquement la première Scène nationale de France. Je vous parle donc là du premier de mes souvenirs, rattaché à un artiste… forcément, tout me ramène à eux car ils ont construit l’histoire de ce théâtre. Je leur dois la  réputation et le succès de La Coursive. À l’époque, Jérôme – ami depuis 1984 – jouait son Lapin Chasseur.

La saison 16/17 est construite, à l’instar de celle de l’année dernière, sur la base de vos amitiés et de coups de coeur. Quels seraient dans ces coups de cœur votre podium ?

C’est aussi dure que votre histoire de souvenirs, cette question ! Tout n’est pas à mettre sur le même niveau dans cette programmation car chaque spectacle choisi l’a été pour des raisons particulières, avec une grille de lecture différente. Par exemple la moitié de la saison n’existe pas encore tout simplement car les oeuvres ne sont pas créées : Bouvard et Pécuchet de Jérôme Deschamps, le prochain Philippe Decouflé, etc. Il s’agit donc ici d’espérance de coups de cœur mais je suis tout autant attaché à ces œuvres en gestation qu’à la rencontre de Michel Portal, Vincent Peirani avec les musiciens d’Emile Parisien, à l’arrivée de Marc Minkowski à la tête de l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine. Une chose est sûre ce sont vraiment des choix égoïstes de ma part mais ce seront aussi des plaisirs de découverte pour le public. À La Coursive, nous sommes les ânes qui portons les prophètes et nous avons la chance que les artistes, quelque soient leur notoriété, aiment se produire à La Rochelle et particulièrement dans cet ancien couvent. Son public, pluriel, y est apprécié par les artistes. Regardez Slava’s snowshow : il sera joué pour la troisième fois ici et comme à chaque fois un nouveau public s’y rendra avec ce même plaisir. Moi je l’ai vu 30 fois et je ne m’en suis jamais lassé !

Sur ce spectacle justement, on pourrait penser que vous jouez la carte de la facilité avec cette idée que la salle se remplira en un claquement de doigt …

Non je ne crois pas. Si je souhaitais remplir mes salles toute l’année, je programmerai untel ou machine, ce qui ne serait pas blâmable pour autant mais avec la première diffusion du Slava ou même Stomp l’an passé – qui sont effectivement de grosses machines – avant leur diffusion dans ce théâtre peu de Rochelais connaissait ces univers. Rien n’était donc gagné d’avance, même si ces œuvres avaient rencontré leur public ailleurs. Je n’oublie jamais qu’il y a des personnes qui sont, par exemple, hermétiques à la musique classique mais sans avoir assisté à un seul concert. Juste par préjugés. On ne peut savoir ce que procure un live avec 100 musiciens sur scène. Moi, je souhaite offrir à ces personnes, pour un peu quelles soient ouvertes à la découverte, la possibilité d’entendre une fois ce genre de concert. De vivre cette expérience pour pouvoir enfin en parler par la suite.

Vous parlez de votre métier comme une activité « grande et dérisoire » à la fois c’est à dire ?

Je ne parle pas seulement de mon métier mais de la vie aussi. On peut croire ou pas à certaines choses mais je reste persuadé que ce que je fais, ce que je vis sert – in fine – à rien du tout, que c’est somme toute dérisoire sur l’échelle de l’histoire de l’humanité. C’est dérisoire mais c’est aussi une grandeur du fait même que je le vis, moi. Franchement qu’on aime ou qu’on souffre aujourd’hui tout le monde s’en fout. Un décès d’un parent, une rupture sentimentale c’est extrêmement douloureux pour la personne qui le vit, mais pour le reste de l’humanité c’est assez accessoire, somme toute banale. On pourrait même en rire. C’est en ce sens que les œuvres d’art me plaisent et m’apparaissent, elles, grandes et puissantes. À travers elles on cherche de l’émotion, de la lumière, une explication à tout ce qui nous traverse durant nos vies. Tous les spectacles qui m’intéressent sont ceux qui me touchent là où je l’ignore. Ils me permettent de comprendre un peu mieux l’absurdité qui fait que nous soyons en vie, sur terre. D’où cette idée de dérisoire et de grandeur. C’est sans doute nihiliste comme propos mais je suis un grand fan des pessimites tels Flaubert, Maupassant et Nietschze qui ont tout salopé dans leurs écrits mis  à part les humbles. Paradoxalement ils avaient un grand appétit de la vie, des femmes, des oiseaux tout comme moi… Ils aimaient tout cela très certainement car ils savaient que tout pouvait s’arrêter demain.

Vous mettez en avant la scène rochelaise, notamment chorégraphique avec Kader Attou et la Cie Sine Qua Non Art. Une obligation tirée du cahier des charges ou là encore des coups de cœur ?

Ce n’est absolument pas une obligation. L’origine géographique des artistes ne me concerne pas. La préférence locale sonne à mes oreilles de manière aussi désagrable que celle nationale dont on entend bien trop souvent parler récemment. Les artistes sont tous des nomades. En revanche ne pas être attentif à des artistes du territoire qui auraient, au minimum, une audience nationale serait une faute professionnelle. Concernant Christophe (Béranger) et Jonathan (Pranlas-Descours) de Sine Qua Non Art, je suis content et fier de les soutenir. Christophe est rochelais d’origine et je le connaissais lorsqu’il était danseur étoile au Ballet de Lorraine. Ce sont deux chorégraphes pour qui j’ai une profonde estime. Leur démarche, leur exigence, leurs envies, les rencontres qu’ils provoquent … et puis ils ne se lamentent jamais. Ils ont une gniac et un appétit artistique qui me transporte. Odile Grosset-Branche, qui signe la mise en scène du Garçon à la valise, est originaire de Villeneuve-les-Salines (NDLR : quartier de La Rochelle). Elle est talentueuse également et c’est par hasard que j’ai découvert ses origines rochelaises. J’aime ce cheminement-là. Nous accompagnons aussi les camarades rochefortais de la compagnie Pyramid que nous avions accueillis alors qu’ils avaient 17 ans. Quant à Kader Attou, il a réalisé 7/8 créations dans nos murs avant de s’installer au CCN. C’est donc une histoire au long cours.

Vous parliez de lamentations, on parle de ci-de là que La Rochelle n’est plus cette place forte de la culture. D’accord ?

C’est un peu compliqué de répondre car il faut savoir qui parle et de quoi on parle. Moi quand je parle d’art et de culture j’ai un désir d’excellence. Certaines personnes détestent l’excellence et c’est leur droit. En terme d’art et culture, il y a aussi la pratique amateur mais tout le monde ne peut prétendre être un artiste. C’est formidable les pratiques en amateur mais il y a des endroits pour diffuser ces formations. Sur une Scène nationale, non. La pratique est une chose, l’art une autre. À la Rochelle, comme partout ailleurs, il y a des changements de politiques, y comprises culturelles. Je peux en tous les cas vous garantir que j’ai la plus totale indépendance. Je l’ai toujours connue et elle est continue aujourd’hui, sous la mandature de Maxime Bono comme sous celle de Jean-François Foutaine. Tous deux s’intéressent à leur manière à l’art. Récemment j’ai fait remarquer au maire qu’à La Rochelle, CCN, SMAC, Scène nationale, structures culturelles communales et festivals marchent ensemble. C’est une situation quasi-unique en France. Par exemple en 2016 le musicien Ibrahim Maalouf a pu être programmé à 4 reprises dans différents lieux sans que cela occasionne des histoires d’exclusivité comme c’est souvent le cas ailleurs. Il y a une hauteur de vue et une vraie franchise entre nous. Après il y aura toujours des personnes dans la ville pour souligner des bémols mais globalement La Rochelle reste une ville qui sait accompagner les artistes et faire confiance aux porteurs de projet un peu fou… et là je pense à un certain saltimbanque – Jean-Louis Foulquier – qui a souhaité porter, un jour, la chanson française entre les deux tours du port (NDLR : les Francofolies). Sans oublier, cette jeune danseuse – Brigitte Lefèvre – qui a installé à la fin des années 70 son Théâtre du Silence dans la ville, participant par la même occasion à l’implantation de la danse contemporaine en France.

On annonce des dizaines voire une centaine de candidatures à votre succession. Pour vous quelle doit être la qualité première du prochain directeur ?

Beaucoup sont intéressés en effet par cette direction. Je me garde de dire ce qu’il faut comme personnalité. Ce qui est sûr un clone de Jackie Marchand n’est pas souhaitable. Je pense qu’il faut une personne ayant une grosse envie de travailler : le théâtre est ouvert 7/7, 340 jours par an. Il devra aimer le cinéma aussi car La Coursive tient à son cinéma d’art et d’essai ; aimer gérer une grosse structure car nous avons de nombreuses salles à faire tourner ; respecter le personnel de La Coursive dans son entièreté et enfin une dernier élément : il faudra une direction qui aime avoir du public, beaucoup de public. Il faut sortir de cette imbécillité qui consiste à penser que moins il y a de gens dans la salle, plus le programmateur est intelligent. J’ai été très heureux d’accueillir 20 000 spectateurs pour Zingaro ! C’est bien plus que le Stade rochelais un soir de rugby. Cette maison a vécu avec cette idée foireuse d’élitisme et en ai morte avant de devenir Scène nationale. L’inverse est valable aussi : il ne faut pas proposer un catalogue des succès de saison passée. La Coursive doit rester un espace de découvertes artistiques qui allie exigence et accessibilité. Et enfin mon remplaçant devra préserver la bonne intelligence et la synergie qui règnent entre les lieux culturels de la ville. Et sachez que ce que je vous énumère-là en exclusivité est vraiment le minimum requis comme qualité !

Et l’après-Coursive alors ?

Ouh là, je ne suis pas encore parti. Je ne partirai que quand une personne sera nommée et j’espère que les tutelles ne mettront pas deux ans pour s’entendre. Je ne sais donc pas quand je quitterai mes fonctions et je ne lèverai pas d’ici là le pied. Assurément je resterai à La Rochelle. J’aime la musique et ai déjà monté le festival Ré Majeur sur l’île de Ré avec le directeur de l’Opéra de Bordeaux. Je suis intéressé par les rapports entre le théâtre et la télévision, le théâtre à la TV notamment sur la mémoire captée sur la scène. Voilà des axes pour l’avenir… je ne chercherai pas en tous les cas une occupation. Je veux juste être utile à quelqu’un et à quelque chose. C’est altruiste finalement. Je ne suis demandeur de rien mais disponible. Toujours dans l’intérêt général. Cela fait partie de mon côté libertaire et j’y tiens à cela !

Propos recueillis par Cédric Chaory.

 

 

 

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Cedric Chaory