Politique culturelle
Camus, l’idole (controversée) des jeunes Algériens

Camus, l’idole (controversée) des jeunes Algériens

08 octobre 2013 | PAR La Rédaction

Le centenaire d’Albert Camus est l’occasion d’hommages à peu près unanimes en France. Mais de l’autre côté de la Méditerranée, c’est une autre affaire. Qu’en est-il de l’héritage de Camus chez les jeunes Algériens ? De l’indifférence à la passion douloureuse, ces intellectuels en herbe composent un paysage en clair-obscur.

Camus est, paraît-il, un « philosophe pour classes terminales ». En une formule aussi expéditive que condescendante, Jean-Jacques Brochier résume dans son ouvrage paru en 1970 une idée somme toute pas si bête : Camus a la cote chez les jeunes. La simplicité de son verbe, son allure de beau gosse littéraire, son engagement teinté de romantisme… autant d’ingrédients pour un Camus super-héros littéraire, qui plus est fauché en pleine gloire, dont la fougue et la profondeur ont guidé les premiers pas de plusieurs intellectuels français. Face à Pascal ou Montaigne, André Comte-Sponville le considère « pour un jeune d’aujourd’hui, plus accessible et peut-être, à certains égards, plus nécessaire » ; Camus « touche surtout, quel que soit l’âge de son lecteur, la jeunesse en lui préservée et retrouvée » . Michel Onfray avoue l’avoir lu pour la première fois « comme tout le monde : à l’adolescence », toutefois « le moins bon moment pour comprendre vraiment ce qu’[il] a à nous dire ! » Malgré les apparences, le penseur ne se laisse pas facilement apprivoiser. « Faussement simple et subtilement profond » , Camus exige à la fois urgence et patience.

Qu’en est-il de la jeunesse de son Algérie natale, de ces jeunes intellectuels qui seront peut-être les Kateb Yacine ou les Maïssa Bey de demain ? La figure consensuelle et célébrée sent tout à coup le souffre lorsque se mêlent les souvenirs de la guerre d’Algérie. Il n’y a qu’à regarder du côté d’Aix-en-Provence et d’une exposition qui, depuis 2009, ne cesse de flirter avec la polémique, entre soupçons de pression des associations de pieds-noirs et accusations de récupération idéologique. Chez les étudiants, leurs professeurs et de jeunes blogueurs algériens, nous avons trouvé un Camus à déployer dans toute sa complexité, entre admiration énervée et tendresse critique, écartelé au dessus de la Méditerranée.

Français pied-noir aux vagues airs de colon pour les Algériens, p’tit gars d’Alger pour les cercles intellectuels parisiens, Camus jouit d’une position peu confortable, de son vivant et bien après. Sur les bancs de l’Université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, on l’enseigne comme « auteur maghrébin membre de l’école d’Alger ». Il bénéficie même de l’étiquette « avant-gardiste », lui qui aurait « implicitement dénoncé la colonisation, avant même d’autres auteurs tels que les kabyles Mouloud Mammeri ou Mouloud Feraoun », assure Aini Betouche, maître de conférence. Les étudiants montrent une prédilection toute particulière aux œuvres dédiées à la terre algérienne, qu’elle soit porteuse d’une « grandeur insoutenable », d’une « gloire » confondue avec « le droit d’aimer sans mesure », ou de la misère la plus scandaleuse. Noces, L’Etranger et les reportages qui composent Misère de la Kabylie demeurent, d’après l’enseignante, « les œuvres les plus lues et les plus connues de nos jeunes étudiants ». Ce qui n’empêche pas questionnements et débats.
Quid de l’Arabe abattu par Meursault et jamais nommé dans L’Etranger ? Aveuglement d’un homme « qui n’écrit qu’à partir de sa condition de pied-noir né en Algérie » ou procédé littéraire soulignant l’incompréhension de « ce que l’on ne peut nommer parce qu’on ne le connaît pas » ? Aini Betouche tranche en arguant que « l’œuvre de Camus est littéraire et, en tant que telle, admet des lectures potentielles, plurielles. »

Cet « Arabe » qui cacherait les Algériens, c’est un peu ce que reproche à Camus la bloggeuse, chercheuse en langues anciennes proche-orientales et poétesse Ayat Ghanem. Mais pas jusqu’à lui nier toute compréhension de sa terre natale. A la question d’une identité française ou algérienne de Camus, Ayat Ghnaem répond : « Pourquoi pas les deux ? Nous appartenons tous à plusieurs endroits à la fois. Une définition de l’identité qui a pour critère le singulier n’a pas de sens, nous sommes tous des pluriels. » Une idée largement reprise dans un débat lancé sur la twittosphère algérienne le 2 octobre dernier. Camus y apparaît comme un écrivain de « l’entre-deux », condamné à s’enraciner dans les limbes.
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Camus est comparé à d’autres écrivains algériens de son temps, aux prises avec une identité plurielle.
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Il y a ceux qui reconnaissent le tiraillement, le choix difficile entre deux nations qu’il ne pouvait concevoir séparément..
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… et ceux qui, en référence à cette réponse célèbre à un journaliste qui lui demandait de choisir entre la justice et sa mère, lui reprochent son manque de patriotisme.
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Dans un paysage intellectuel marqué des cicatrices mal fermées de la guerre d’indépendance, Camus passionne tout autant qu’il énerve la jeune génération. Pour un penseur de la limite et de la tension entre les extrêmes, c’est peut-être là la seule victoire possible.

Victorine de Oliveira

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La Rédaction

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