Actu
Mort de Claes Oldenburg : le pop art dans la peau

Mort de Claes Oldenburg : le pop art dans la peau

19 juillet 2022 | PAR Jane Sebbar

Lundi 18 juillet, l’artiste américain Claes Oldenburg, géant du pop art, célèbre pour ses « sculptures molles » et ses objets du quotidien de taille démesurée, est décédé à l’âge de 93 ans à son domicile à New York, alors qu’il se remettait d’une chute. Arne Glimcher, le fondateur de la Pace Gallery qui lui a consacré de nombreuses expositions a salué « l’un des artistes les plus radicaux du XXe siècle », qui « a changé la nature même de la sculpture » et dont « l’influence est encore perceptible aujourd’hui ». 

Vous connaissez sûrement ce vélo de géant semi enterré dans une pelouse du parc de la Villette. Seuls quelques éléments émergent du sol, un début de guidon surplombé d’une sonnette bleu pétant, une moitié de selle qui s’étale sur 6 m de long, un fragment de roue qui fait la joie des galopins, lesquels s’en servent de toboggan. Depuis la fin des années 1960, d’immenses sculptures d’objets, signées Claes Oldenburg, s’invitent dans les espaces publics du monde entier. A Tokyo, une scie égoïne qui attaque une pelouse en bordure de route et menace de s’en prendre à la passerelle qui la surplombe. A Kansas City, dans le jardin du musée Nelson-Atkins, des volants de badminton démesurés qui sont devenus le logo du lieu. 

Enfant, Oldenburg s’était inventé un royaume imaginaire appelé Neubern, sur lequel il régnait. « Je dessinais tout ce qui s’y trouvait, toutes les maisons, toutes les voitures et tous les gens. Nous avions même une marine et une armée de l’air  ! » se souvient-il plus tard. Ce royaume imaginaire, l’artiste pop art a réussi à l’insinuer dans notre monde à nous, une grande partie de son oeuvre s’attachant à ramener le spectateur à l’enfance, au pays des Merveilles … 

Art éphémère 

Né le 28 janvier 1929 à Stockholm, fils d’un diplomate et d’une chanteuse lyrique, il grandit à Chicago avant de suivre les cours à l’université de Yale, puis de devenir journaliste. En 1956, à New York, il rencontre de nombreux artistes dont Allan Kaprow, considéré comme un des pères du happening. L’adepte de l’ « art éphémère » s’est précisément fait connaître pour sa mise en scène de performances délirantes dans le quartier Lower East Side, à Manhattan. Cette pratique du happening, il la rend toutefois plus sculpturale avec des oeuvres comme The Street qu’il expose à la Judson Gallery en 1959. Une série d’objets en carton et papier mâché inspirés par l’environnement urbain. Ou encore The Store, un vrai magasin du Lower East Side en 1960, dans la vitrine duquel il présente des produits de consommation : une crème glacée dans son cône qui fait approximativement 3 m de long. Un hamburger de 1, 5 m par 2 m. Et une tranche de cake de 2, 7 m. 

Il développe ensuite cette idée, en remplaçant toutefois le plâtre par du caoutchouc mou ou des matières synthétiques, avant de privilégier le métal qui va lui permettre de créer les œuvres monumentales et très colorées pour lesquelles il est aujourd’hui le plus connu.

Le pop art dans la peau 

À partir de 1975, il collabore avec Coosje van Bruggen, sculptrice et critique néérlendaise qui deviendra sa femme en 1977, pour des oeuvres monumentales qui marquent les esprits aux  Etats-Unis, en Europe et en Asie. De cette collaboration, naît une oeuvre qui ne ressemble à aucune autre, mais qui en a inspiré beaucoup depuis. Leur première sculpture publique commune date de 1981 : Flashlight, une reproduction agrandie d’une torche électrique noire de 11 m sur le campus de l’université de Las Vegas. L’objet de leur art, c’est de créer un sens sans une implication fixe … 

Le travail de Claes Oldenburg et de sa femme prend alors une nouvelle dimension, à l’échelle des villes qui l’accueillent puisque le couple privilégie les commandes publiques, en choisissant toutefois ceux auxquels elles étaient destinées. Ils refusent ainsi vigoureusement de travailler pour le musée d’art moderne de Téhéran qui s’édifiait entre 1974 et 1979, en réaction à la répression que la police du Shah exerce alors sur son opposition. D’autres, comme Andy Warhol, n’eurent pas ces pudeurs.

« Je suis pour un art qui se mêle de la merde quotidienne et qui en sort quand même vainqueur. Je suis pour un art qui imite l’humain, qui est comique, si nécessaire, ou violent, ou tout ce qui est nécessaire », avait écrit l’artiste pop art dans son manifeste, en 1961. Ce qui fait de Claes Oldenburg un adepte du pop art, c’est surtout son engagement, son ambition de déconstruire des images issues de la culture de masse, de démystifier la symbolique des grandes foules. Parmi ses oeuvres, Le rouge à lèvres monté sur un tank, exposé sur le campus de l’Université de Yale à la fin des années 1960 est devenu un symbole pour les opposants à la guerre américaine au Vietnam. Ou encore cette pince à linge, toujours visible à Philadelphie, où l’on peut lire le nombre « 76 » qui marque le bicentenaire de la déclaration d’indépendance américaine en 1976. Cette esthétique de la déconstruction de laquelle se revendique Claes Oldenburg marque un tournant inédit dans l’histoire de l’art. Elle renvoie une image de l’Amérique et de sa société de consommation qui, sans être violemment critique, laisse une grande part à l’ironie. 

La poésie de l’humour et l’humour de la poésie …

Le pop artist insuffle un nouveau souffle à l’expérience de l’oeuvre d’art. « Je suis pour un art qui est politique, érotique et mystique, qui fait quelque chose de plus que de rester assis sur son cul dans un musée » avait déclaré Oldenburg. 

Si les idées de Claes Oldenburg s’étaient concrétisées, Piccadilly Circus, la fameuse place londonienne, aurait eu pour centre non pas une sculpture d’Eros du XIXe siècle, mais une grappe de rouges à lèvres orange de 8 m de haut ou une paire de genoux de femme de la taille d’un gratte-ciel. À Londres en 1966, Oldenburg s’est trouvé captivé par ce qu’il a appelé la « combinaison paradoxale du voyeurisme masculin et de la libération féminine » liée à Mary Quant et à la mini-jupe. Ni London Knees ni Lipsticks n’ont dépassé le stade de la maquette. Disproportion. Référence féminine. Forme phallique. Elision sexuelle. Les « sculptures molles » de Claes Oldenburg se fanent ou s’affaissent. Elles sont fabriquées en vinyle et en kapok plutôt qu’en marbre ou en bronze. Une comparaison peu flatteuse avec l’organe masculin flasque … 

De Claes Oldenburg, le monde se rappellera sûrement son goût pour la poésie de l’humour et pour l’humour de la poésie. Sûrement ses projets, aboutis ou inachevés, comme celui de remplacer la statue de la Liberté par un ventilateur électrique géant pour rejeter les immigrants en mer. L’humour, « la seule chose qui sauve vraiment l’expérience humaine », disait le pop artist, dans une interview donnée au Monde à Vienne en 2012. « Je pense que sans humour, ce ne serait pas très amusant. » 

 

Visuel : © Claes Oldenburg wikicommons 

Délinquante : « On donne de l’amour aux gens » (Interview)
La chanteuse Dani est morte à 77 ans
Jane Sebbar

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture