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Le manifeste des 343 salauds de 2013 face aux 343 salopes de 1971

Le manifeste des 343 salauds de 2013 face aux 343 salopes de 1971

31 octobre 2013 | PAR Mélanie Taverny

 

A la suite de la proposition de loi anti-prostitution déposée le 14 octobre 2013 par la députée socialiste Maud Oliviert, le manifeste des 343 salauds est né. Alors que le texte à l’étude propose de dépénaliser la prostitution et de sanctionner les clients des prostituées, la publication du manifeste a ouvert une guerre médiatique. Le débat que propose la majorité des grands médias français se focalise sur une querelle idéologique : celle de savoir si ce manifeste mérite bien une filiation avec celui des 343 salopes qui a joué un rôle prépondérant dans la dépénalisation de l’avortement en 1971. Cette intellectualisation du débat laisse de coté les questions éthiques et pratiques que pose le texte de loi proposée. Les médias ont-ils laissé de côté les vrais problèmes ?

«Touche pas à ma pute»

Le magazine Causeur, va publier dans son numéro de novembre, ce manifeste des 343 salauds intitulé «Touche pas à ma pute» en référence au slogan de SOS Racisme «Touche pas à mon pote». Les répercussions médiatiques entre 1971 et 2013 importent plus aujourd’hui dans les différents journaux. En réaction à une proposition de loi, les 343 salauds s’imposent dans la filiation directe des «343  salopes » de 1971 qui ont signé la pétition intitulée « Je me suis fait avorter» parue dans le Nouvel Observateur. A l’époque ces femmes courageuses s’exposaient à des poursuites pénales pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement. Ce manifeste version 2013 a été initié par Frédéric Beigbeder à la tête du magazine Lui et de son éditorialiste Elisabeth Lévy (directrice de la rédaction du magazine et fondatrice de Causeur). Cette dernier appuie le manifeste sur une position polémique et affirme «on veut emmerder les féministes d’aujourd’hui».

Un second degré médiatique?

De nombreuses personnalités médiatiques et culturelles rejoigent Frédéric Beigbeder dans son combat. Notamment Nicolas Bedos, Eric Zemmour, Basile de Koch ou encore Richard Malka, avocat de DSK. Cette union d’hommes avouant avoir déjà eu des relations tarifées s’identifie clairement aux femmes signataires du manifeste «j’ai avorté» de 1971 rédigé par Simone de Beauvoir et suivie par Marguerite Duras ou encore Agnès Varda. Ils alimentent tous la scène médiatique à leur façon ancrant le manifeste dans une tournure polémique et historique, mais oubliant souvent le réel débat de fond traitant de la condition de femmes qui vendent illégalement et parfois dangereusement leurs charmes Le traitement médiatique de ce débat semble jouer contre la cause originelle, et même les politiques tombent dans le panneau. Par exemple, Najat Vallaud-Belkacem, la porte-parole du gouvernement et par ailleurs ministre des Droits des femmes, a critiqué l’initiative. «Les 343 salopes demandaient à disposer de leur corps, les 343 salauds demandent à disposer du corps des autres». Remarque juste mais qui ne traite pas le problème de la condition des femmes en question.

De références en références

Les médias critiquent davantage l’enchevêtrement de références du manifeste et ses signataires, alors que ces derniers revendiquent une ouverture sociale à un libéralisme avancé : «Homos ou hétéros, libertins ou monogames, fidèles ou volages, nous sommes des hommes. Cela ne fait pas de nous les frustrés, pervers ou psychopathes décrits par les partisans d’une répression déguisée en combat féministe […] Mais nous considérons que chacun a le droit de vendre librement ses charmes – et même d’aimer ça. Et nous refusons que des députés édictent des normes sur nos désirs et nos plaisirs.» Un texte « progressiste » porté avec sincérité par des voix d’hommes critiques, mais qui ne fait tout de même pas l’unanimité. Quand Les Inrocks proclament «Manifeste des 343 salauds, ils feraient mieux de fermer leur gueule» ils condamnent une attitude égocentriste de l’homme qui ne pense qu’à ses besoins sexuels. De même, le JDD met en avant les différentes voix féminines comme Anne Zelensky, la présidente de la Ligue du droit des femmes fustigeant «des signataires machistes et sexistes». Dans tous les cas, l’argument philosophique des 343 salauds est fondé : ils déplorent une liberté bafouée par l’Etat et vantent un corps libre de ses actes encore soumis à une opinion commune rétrograde. Mais au- delà de la «prostitution dorée», ils ne se préoccupent pas des réelles conditions de la prostitution et de ses dangers pour les femmes qui la pratiquent ou sont obligées de la pratiquer – dont l’insécurité. Entre libre consentement et luxure honnie, la prostitution remet en exergue la question de la vente du corps, devenu commodité désenchantée.

Agitation politique et médiatique se rejoignent sur le traitement de la démarche du manifeste : au lieu de traiter un sujet social de fond : les conditions de vie de ces hors-la loi que sont les prostituées, ils ouvrent le débat sur les mœurs des hommes (et des femmes) du 21ème siècle. Des mœurs, qui, nous l’avons bien compris, ont rompu avec l’idée que la prostitution est un sujet tabou puisque des hommes signent et s’expriment en toute honnêteté fournissent de la matière aux différents médias qui accourent.

visuel  (c) extrait du manifeste sur le site internet de Causeur. 

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Mélanie Taverny

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