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Guy & Lenny, références premières de l’humour, encore plus aujourd’hui

Guy & Lenny, références premières de l’humour, encore plus aujourd’hui

06 juin 2020 | PAR La Rédaction

Guy Bedos révolutionna l’humour en France, inspiré par son collègue américain Lenny Bruce. L’émotion suscitée par son décès met en lumière leurs similitudes et le vide laissé face à une société de plus en plus fracturée.

Par Steve Krief*

 

« Who is Guy Bedos ? » Cette question fut posée par de nombreux universitaires américains en octobre 2016, lors d’un colloque célébrant le transfert des archives de Lenny Bruce à l’Université de Brandeis. Ils étaient surpris de le voir mentionné dans une Thèse sur Lenny Bruce. Encore plus surpris de constater que l’auteur de cette Thèse prétendait que Guy Bedos et Bob Dylan en étaient les plus proches compagnons de route artistique.

L’humoriste américain Lenny Bruce, que nombreux (re)découvrent aujourd’hui grâce à la série The Fabulous Mrs Maisel, où le personnage apparait régulièrement, fut le premier à parler sur scène de racisme, de religion et de sexualité, révolutionnant le stand up américain. Son influence dans le monde anglo-saxon ne se limita par à la scène, mais aussi sur le cinéma (Kubrick, Scorsese…) et la musique (Stones, Beatles, Hendrix…) De même en France, pour Romain Gary qui en parle dans Adieu Gary Cooper ou les pionniers de Pilote et Charlie.

La marche pour les Droits civiques, premiers pas des humoristes engagés

Néanmoins, ce fut sur scène que cette influence fut la plus palpable. Grâce au film Lenny (1974) de Bob Fosse, avec Dustin Hoffman dans le rôle de l’humoriste. Lors de ma Thèse sur Lenny Bruce, j’eu la chance de rencontrer Guy Bedos chez lui. Avec émotion, il me parla de son ami, l’auteur américain James Baldwin, grande figure de la lutte pour les Droits civiques, qui lui fit découvrir le film et l’œuvre de son collègue. Cette lutte dans laquelle s’engagèrent derrière Martin Luther King de nombreux humoristes américains : Sammy Davis Jr, Dick Gregory, Alan King, Don Rickles…
L’impact sur le répertoire de Guy Bedos fut radical. Il en parle dans le sketch « Propos obscènes ». Sur scène, il devint le premier humoriste français à déconstruire les haines et les préjugés. A déboulonner les fausses pudeurs et le confort d’un statut quo. Ainsi, Bedos vit beaucoup de regards de spectateurs et de personnalités publiques s’assombrirent. Et pas que sur l’autre rive du courant politique.

La modernité de l’œuvre de Guy Bedos ne s’arrêta pas là. Car plus que les dissensions politiques, deux thèmes demeurèrent largement tabous sur scène jusqu’aux années 2000 : les femmes et l’homosexualité. De la violence d’accepter qu’une femme ne puisse pas seulement faire rire un homme mais rire de lui. Je vous mets au défi de me citer plus de trois noms de femmes humoristes de premier plan du siècle dernier. Sophie Daumier partagea la scène de Guy Bedos, pour des sketchs dits engagés et d’autres qui paraissent plus légers comme « La Drague » mais qui osent pour la première fois titiller les rapports hommes-femmes avec sincérité. Et dans le sketch « Propos obscènes », il met mal à l’aise les spectateurs en dénonçant ceux qui se marrent face aux caricatures d’homosexuels et qui leur nient toute humanité, toute dignité.

Attaquer ses adversaires et secouer ses compagnons

Aujourd’hui, une telle audace, un tel regard manque face aux débats aux Etats-Unis concernant le meurtre de George Floyd ou face à la volonté de gens de tous bords en France de créer des « eux contre nous ». De la difficulté à ne pas seulement pointer du doigt ou surfer sur les mécontentements, mais d’opérer à la racine. Dans un sketch intitulé « How to Relax Your Colored Friends at Parties », Lenny Bruce se moque, en 1958, de la manière dont certaines personnes qui manifestent pour l’égalité n’accueillent pas de noirs à la maison, si ce n’est pour leur déverser une série de clichés les concernant.

Ainsi, les progressistes un peu trop timides qui riaient aux attaques de Bruce sur les gens ouvertement racistes ne pardonnèrent pas à l’humoriste la faute de gout qui consistait à titiller leurs propres contradictions. Comme il l’explique aussi dans l’émission de Hugh Hefner. Oui, le fondateur de Playboy ne se contenta pas de montrer des femmes nues. Il était un des rares à défendre la liberté d’expression et les droits civiques. Celui qui aida le plus Lenny Bruce dans sa carrière. Dans cet cette émission de 1959, Lenny Bruce démonte les causes du racisme vis-à-vis des noirs et les inégalités sociales.

Guy Bedos fit de même avec le sketch sur les « Vacances à Marrakech ». Se revendiquant clairement de gauche, il n’épargna pas les nouveaux porte-drapeaux de son camp qui se détournaient de l’histoire des combats et des valeurs hérités. Pour être un grand artiste, il ne faut hésiter à questionner ses compagnons de routes et encore plus sa propre personne.

La prétention de déconstruire les haines et les préjugés commence par soi. Elle seule garantit la capacité à demander la même chose aux cibles choisies et aux spectateurs entraînés dans leurs montagnes russes. Non seulement Guy Bedos fut le premier sur scène à avoir ce courage là, mais il n’hésita pas à encourager des gens talentueux à le concurrencer.

Secouer le collègue Desproges pour qu’il monte sur scène

Un geste rare dans ce métier, désintéressé ou plutôt intéressé de voir le public accéder au talent d’un concurrent plutôt perçu comme à l’opposé idéologiquement : Pierre Desproges. Bedos l’aida pour la mise en scène et dans les promos, l’invitant sur les plateaux télés en sa compagnie.

Desproges avait lui aussi été marqué par Lenny Bruce. Son sketch « On me dit que des juifs se sont glissés dans la salle ? » avait été inspiré du sketch de Bruce « Are there any niggers here tonight ? ». Les deux y insistent sur le cache-misère que représentent les mots lorsque la réalité sociale et la volonté de fabriquer des théories raciales ou complotistes demeure la même.

L’humour juif, disait Truffaut, c’est se réveiller en colère. Une colère qui n’est pas sans lendemain. Car après la déferlante contre les haines, elle s’accompagne d’une reconstruction, d’un retour à la dignité et au respect de chacun, dans ses droits et ses devoirs. Lenny et Guy étaient les meilleurs exemples, des deux côtés de l’Atlantique, de cet humour.

Ce n’est pas une question de culture d’origine, mais de style. Ainsi, Guy manie bien mieux l’humour juif qu’un Woody avalé par son fauteuil freudien. De la même manière que George Michael fut justement récompensé en tant qu’artiste soul pour un de ses albums. Bedos donne une belle leçon en pleine Guerre du Golfe sur les tentatives de labellisation par ceux qui veulent cataloguer ou récupérer les humoristes ou importer les haines.

Le colloque de Brandeis s’est déroulé quelques semaines avant l’élection de Donald Trump. L’immense majorité des universitaires étaient persuadés qu’il ne gagnerait pas. Sous-estimer un danger n’a jamais été la marque de fabrique d’un Lenny ou d’un Guy. Au contraire, on leur reprochait « d’en faire trop », de risquer de réveiller des colères dormantes. Aujourd’hui, les cris de désespoir sont étouffés pendant 8 minutes et 46 secondes par un genou et font (re)naitre les colères, ou du moins leur expression.

L’humour engagé… dans le temps

L’émotion autour de George Floyd est sincère et mobilise non seulement aujourd’hui les opposants politiques à Trump, les artistes et les universitaires, mais aussi des Républicains, des policiers qui s’agenouillent comme le maire de Minneapolis. Les injustices sociales, économiques ou les attaques aux personnes en raison de leur sexe, sexualité, religion ou couleur ne peuvent pas se résumer à des cris de mégaphones ou des récupérations.

Elles demandent le retour d’artistes courageux qui n’offrent pas de solution de prêt à porter ou dire, obsédés du tweet ou de la caméra, mais qui entreprennent à coup de plume une longue et patiente démarche, non sans gueulante, visant à nous ré-humaniser.

« Where is Guy Bedos ? » Il ne s’agit pas de plonger dans une quelconque nostalgie du « c’était mieux avant ». Car il y a des humoristes comme Blanche Gardin, Fabrice Eboué ou un certain Nicolas Bedos qui font preuve de l’a même audace et imagination. Et bien d’autres comme celles et ceux de la nouvelle vague suisse : Alexandre Kominek, Marina Rollman, Thomas Wiesel et Charles Nouveau. Mais ont-ils le même impact, ce n’est pas sûr.

Les humoristes d’aujourd’hui et de demain peuvent voir leur métier reprendre ses titres de noblesse grâce à une révolution. Celle de notre relation au temps. Car pour être un(e) grand(e) humoriste il faut avoir le temps d’user de nombreux planchers, ne pas se contenter d’un passage télé, de se créer une expérience de vie qui dépasse les anecdotes d’un quartier. Mais aussi au public de ne pas se contenter de couper des extraits pour confirmer une opinion ou oublier qu’un spectacle se déroule dans un certain contexte avec un temps pris pour l’apprécier et le comprendre. Est-ce que le confinement nous aura aider à apprécier ce temps ? La mesure de la diversité de l’œuvre de Guy Bedos et la qualité de ses montagnes russes scéniques et littéraires peuvent en tout cas donner à ces héritiers et à leur public un sens de la difficulté de la tâche et sa noblesse.

*Steve Krief est l’auteur d’une Thèse sur « l’Humour et la représentation dans l’œuvre de Lenny Bruce » (Paris 7, 2005) et le coorganisateur avec Steve Whitfield du transfert des archives de Lenny Bruce à l’Université de Brandeis.

visuel : Guy Bedos (c) CC BY-SA 4.0 et Lenny Bruce (c) Domaine Public

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