Kevin Mischel, le hip-hop explosif

11 février 2016 Par Araso | 1 commentaire

Alors qu’il termine une tournée en France avec le chorégraphe Kader Attou, après s’être illustré dans « OPUS 14» et « the Roots» en début d’année à Chaillot, Kevin Mischel s’impose comme une star montante du hip-hop français. Il nous parle des racines de sa danse, de la formation des danseurs, des chorégraphes l’ont inspiré, de ceux qui l’on fait travailler. Un portrait qui prouve une fois encore que la danse est une affaire de travail, d’abnégation et de passion. Un sacerdoce qui ouvre de nombreuses portes à qui est déterminé. 

Araso: Comment es-tu arrivé au hip-hop? 

Kevin Mischel : J’étais amoureux de la musique. J’ai un grand frère qui a douze ans de plus que moi et qui écoutait a Tribe Called Quest, the Roots… Personne autour de moi n’écoutait ça. J’avais très envie de m’exprimer sur cette musique. Comme je ne sais pas chanter j’ai choisi de le faire avec mon corps! J’ai commencé à m’entraîner à faire des coupoles avec des mecs en bas de chez moi. Il y avait aussi l’émission « H.I.P. H.O.P. » présentée par Sidney. Comme j’étais très jeune au moment de la diffusion, je l’ai regardée des années après. Je me suis dit : c’est ça. J’avais 13-14 ans, j’en ai 30 aujourd’hui.

A: Où t’es tu entraîné ?

KM: Je m’entrainais où je pouvais: dans ma chambre, dehors, dernière une MJC à Morangis, dans le 91, je me cachais, je ne voulais pas que les gens me voient car je n’avais pas un bon niveau. A l’époque il était impossible d’avoir des salles. A 16 ans on ne connaît personne. A la maison, mes frères et soeurs ont compris ce qui était en train de se passer. C’était drôle et ça ne posait aucun problème à mes parents. Je suis issu d’une famille d’artistes: mon père est peintre, écrivain, sculpteur et il est issu des Beaux-Arts de Paris. Il trouvait ça marrant et ça le touchait.

A: Quels sont ceux qui t’ont inspiré? 

KM: J’ai rencontré des danseurs de chez moi, on a créé un groupe de break dance. Très vite, je suis allé vers le popping. J’ai vu ce film qui date de 1984: « Breakin’ », avec Bruno Falcon, un danseur latino-américain de LA. C’est la première fois que je voyais un danseur bouger comme ça, j’ai eu un véritable choc. Il faisait des ondulations avec son corps, de la main aux pieds, qu’on appelle des waves. Il y a 2 ou 3 scènes dans le film où il entre avec une rage folle dans des cercles, dans des battles. Je me suis renseigné et j’ai découvert que Bruno Falcon avait été le coach artistique de Michael Jackson durant 19 ans, qu’il était derrière ses chorégraphies de Captain Eo et Smooth Criminal. On le surnomme « Pop N Taco  ». En 1984, personne ne bougeait comme ça…

A: Tu l’as rencontré?

KM:  A 21 ans, avec mon acolyte Mourad, avec qui je danse depuis tout petit, nous avons recherché Bruno Falcon sur Facebook en contactant tous les Falcon. Nous avons fini par tomber sur sa nièce et l’avons supplié de nous donner les coordonnées de son oncle. On s’est cotisés pour partir aux Etats-Unis et on est allés sonner directement chez Falcon, à Los Angeles. Il ne travaillait plus avec Michael Jackson et avait connu certaines désillusions. Moi, je voulais tout apprendre de lui, c’était comme remonter jusqu’à la source du hip-hop. Donc, pendant deux mois, nous avons pris des cours de danse avec lui. J’étais professionnel depuis 4 ans mais je voulais aller voir du côté des pionniers. Il nous a tout appris: tout ce que j’avais vu dans ses videos, il nous l’a transmis. Quand il nous a vus, il a halluciné: deux français qui débarquent pour apprendre sa technique! Ça l’a remonté, il s’est remis à danser, nous avons fait un spectacle de rue et il s’est remis à donner des cours.

A:  Aujourd’hui il y a des myriades de cours de hip-hop… pas à l’époque?

KM: Avant de le rencontrer, je dansais avec l’image de Bruno Falcon et je bougeais comme je pouvais avec mon corps en suivant les videos. J’ai cherché à prendre des cours pour avoir un minimum de fondamentaux. C’est alors que j’ai rencontré Amar Agouni: c’est une personne de l’ombre mais c’est en étant à son contact pendant environ 4 ans que j’ai acquis une certaine rigueur. Il donnait des cours à Sainte-Genevieve-des-Bois dans le 91. Je dansais depuis 5 ans et je n’avais jamais pris de cours, à part les cours de danse contemporaine au collège. Il n’y avait que des filles, j’étais le seul garçon! J’en profitais pour m’entraîner. Plus tard, en payant 10-12 euros à l’année, j’ai pris des cours dans une petite salle avec Amar, qui étaient plus des rencontres. Il avait dansé avec beaucoup d’américains et connaissait tous les fondamentaux. Je lui dois beaucoup et je tiens à le remercier. Il m’a donné des bases techniques, notamment un certain ancrage au sol que j’utilise encore aujourd’hui.

Le corps de la ville #07 from Kino Tanz on Vimeo.

J’ai toujours été très lucide sur mon niveau. Amar nous disait que nous serions des éternels étudiants de la danse. Je regardais des chorégraphes de danse, comme Café Mueller de Pina Bausch. J’ai fait une fois une apparition dans une école de danse: l’AID à Paris, qui dispensait des cours « gratuits » à des danseurs de hip-hop. Ca s’est très mal passé. Je n’ai pas du tout compris ni accepté le passage en collants à faire de la barre au sol. Je voulais apprendre à danser. Je ne me suis pas du tout entendu avec la directrice, Nicole Chipraz, et je ne crois pas que l’AID ait jamais fait émerger d’artiste hip-hop. Et quand j’avais 20 ans il n’y avait que cette école… J’ai été très déçu, je voulais approfondir ma danse et gagner ma vie, je suis resté une heure et je suis parti après m’être brouillé avec la directrice. Je suis très impulsif. C’est sans doute pour ça que ma danse est aussi explosive!

A: Comment as-tu décroché ton premier spectacle professionnel?

KM:  Je suis allé chercher des auditions. On m’a parlé d’une audition pour un spectacle de Dominique Boivin avec les costumes créés par Christian Lacroix… (Il s’agit du spectacle « Zoopsie Comedi » créé par Dominique Boivin et Dominique Rebaud). Au début, je ne voulais même pas me présenter. Je travaillais, j’avais arrêté mes études, j’étais livreur. J’étais à deux doigts d’abandonner les auditions. J’avais envie d’une vie rangée. Dans l’audition il était précisé qu’on cherchait un danseur-chanteur. Je me suis dit que j’irais au culot, même si je ne sais absolument pas chanter! Quand je suis arrivé à l’audition Dominique Boivin nous a expliqué qu’il cherchait surtout des danseurs. J’étais choqué, il y avait 300-400 personnes, j’avais ma casquette, la tête baissée, je ne parlais à personne et je ne regardais personne. J’ai dansé et j’ai fini par être auditionné pour l’un des deux rôles, parmi des gens sur-expérimentés. J’avais 21 ans, et je savais qu’il y avait 60 dates de tournée. C’était la garantie pour moi d’accéder à des cachets et un statut d’artiste qui travaille.

Je suis parti à New York pour rencontrer des danseurs de hip-hop. A l’atterrissage, à New York, j’ai découvert le message de Dominique Boivin qui me disait que j’étais retenu… Il me faisait confiance malgré mon jeune âge pour le rôle du majordome. C’était au théâtre de Suresnes et ça a été le point le départ de tout. Je ne le remercierai jamais assez. J’étais impulsif, je n’étais pas expressif, mais j’avais la danse. Dominique Boivin trouvait que ma fragilité était forte sur scène. Je suis parti pour deux mois et demi de création avec lui. Une fois j’ai failli abandonner: je me suis brouillé avec Dominique, je ne comprenais pas ce qu’il me demandait de faire, je n’avais pas l’impression de danser, il fallait jouer, interpréter et ne pas me contenter d’envoyer des codes et des techniques. Il a trouvé les mots justes et m’a rattrapé. J’en ai eu les larmes aux yeux et j’ai tout donné.

La même année j’ai été pris par un chorégraphe japonais qui utilise beaucoup la video, Hiroaki Umeda. Il a fait une pièce qui s’appelle « 2. Répulsion » et il m’a pris pour un trio. Je tournais donc avec deux pièces pour ma première année en tant que danseur professionnel.

A: Comment as-tu travaillé ton interprétation? 

KM: Elle est venue avec le temps. J’ai commencé à travailler mes entrées et mes sorties de scène, utiliser les moments de la danse au bon moment. C’est venu assez naturellement. J’ai été très marqué par Billy Elliot. J’étais un peu comme lui, à m’exprimer comme je pouvais où je pouvais. J’ai enchaîné les boulots pendant 3 ans, de 18 à 21 ans, à me faire virer au bout de 2 heures de mission, à tout plaquer pour partir 3 mois en Thaïlande… Du coup sur scène, j’avais des choses à dire.

J’ai enchaîné avec une chorégraphe coréenne qui s’appelle Misook Seo. Une très belle rencontre. Une chorégraphe douce, gentille, avec une vision très différente de la danse: il fallait que tout soit beau.

Ma plus belle rencontre en danse est mon acolyte depuis 7 ans: Simhamed Benhalima, qui travaille aussi pour Kader Attou. Il me ressemble, il est autodidacte, il est entier. Simhamed est de la première génération des danseurs de hip-hop, celle qui s’est frottée aux danseurs américains à un époque où ils estimaient que les danseurs français ne leur arrivaient même pas à la cheville. Simhamed est très généreux. Il m’a appris à ne plus exploser n’importe comment mais dans ma danse. Avec Simhamed on danse sur du Max Richter, notre duo a été repris par plusieurs chorégraphes. Tous les plus grands projets que j’ai eu dans ma carrière ont eu lieu après cette rencontre. J’ai été soliste pour Patricia Kaas, Camille. Il a chorégraphié une pièce avec moi : Existe. Il m’a demandé de danser chaque pas comme si c’était le dernier. J’en ai eu les larmes aux yeux sur scène. Il m’a aussi appris que les auditions étaient une compétition et que si j’y allais, c’était pour gagner.

A: Comment vis-tu cet esprit de compétition? 

KM: Ce qui m’a plu dans l’audition pour le spectacle de Patricia Kaas, « Kaas chante Piaf », c’est que j’étais le seul danseur. Elle prenait un danseur, un violoniste, un pianiste, un accordéoniste. Je me suis retrouvé à être le seul danseur de hip-hop parmi des danseurs contemporains. A la clé, il y avait 200 dates d’une tournée mondiale… Je devais évoquer Marcel Serdan. Nous vivions une véritable histoire d’amour sur scène. Oui, l’audition est une compétition. Si on veut quelque chose il faut se battre. Et ça, ça fait partie de la culture hip-hop: faire mieux que l’autre. Aux Etats-Unis, avec Patricia Kaas, nous avons joué au Carnegie Hall, là où les plus grandes voix sont passées.

J’ai laissé mon rôle au bout d’un an et demi pour rejoindre Kader Attou. Et ça a été le début de cinq ans de travail.

A: Que peux-tu nous dire de cette collaboration avec Kader Attou?

KM: C’est l’un des chorégraphes qui me faisait rêver. Il a fait beaucoup de cirque et avec Mourad Merzouki ils ont appris le hip-hop ensemble. J’ai vu la pièce de Kader qui s’appelle « Douar» avec uniquement des danseurs algériens. J’ai été soufflé. J’ai trouvé ça très beau, très poétique. Elle traite de tout ce qui touche Kader dans l’Algérie. J’ai vu ensuite des extraits de « Petites Histoires.com »  et j’ai pris une nouvelle claque. Les images dans ce spectacle sont très fortes. Je regardais des interviews de Kader, je savais qu’il ne faisait jamais d’audition. Lui m’a vu danser avec Simhamed dans « Existe», puis nous nous sommes croisés aux 20 ans de Suresnes: ça a été une rencontre. Il nous a fait venir, Medhi, Nabil, Simahmed et moi, à la Rochelle.

Certains danseurs ont voulu s’approprier son travail, mais il ne faut pas oublier que Kader est le seul auteur de ses spectacles de A à Z. Il attend de ses danseurs qu’il soient des interprètes et qu’ils proposent quelque chose, mais c’est lui qui crée la scénographie, les entrées, les sorties. En un claquement de doigts il est capable de trouver plusieurs belles images qu’aucun de nous n’aurait pu voir. Pour « the Roots», Kader a pris des profils particuliers, qui avaient eu des embûches qui avaient travaillé avec plein de gens, avec des caractères forts qui s’expriment. Kader est le chorégraphe qui m’a le mieux utilisé: c’est quelqu’un qui donne beaucoup de libertés et de responsabilités. Il m’a donné des soli, des ouvertures de spectacles, et beaucoup d’autonomie. Il m’écoutait et je n’ai jamais eu l’impression d’être un petit avec lui. Kader a comme beaucoup de chorégraphes des inspirations aussi éclectiques que Pina Bausch, Maguy Marin, tout en gardant sa fibre hip-hop. Et c’est un grand chorégraphe…

A: Quels sont les chorégraphes qui te font rêver? 

KM: J’aurais adoré travailler avec Pina Bausch ou Mats Ek. Je rêve de travailler un jour avec Sidi Larbi Cherkaoui.

A: As-tu des projets? 

KM: Le cinéma! Il y a pile un an j’ai été contacté pour un projet. J’ai rencontré Uda Benyamina, qui a été nominée aux césars pour « Sur la route du paradis» (2011). Elle cherchait un danseur et avait lancé un casting national pour son nouveau projet, « Bâtarde » [addendum mai 2016: le film a été, depuis, rebaptisé "Divines" et est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes 2016]. Quand elle m’a serré la main elle m’a regardé droit dans les yeux. J’ai baissé les miens. Pendant les essais, une fille est arrivée et m’a craché dessus. Je me suis bien évidemment beaucoup énervé et ça a plu à Uda.

Uda est très très dure. Elle peut faire jouer les scènes 35 fois s’il le faut, voire plus lorsqu’on est débutant. Elle m’a poussé à bout de nombreuses fois pendant le tournage, j’ai pleuré plusieurs fois. Si j’ai pu jouer de manière naturelle, c’est grâce à Uda, elle m’a formé pendant plusieurs mois, elle est entrée dans ma tête. Elle appliquait la méthode Stanislavski qu’elle a apprise aux Etats-Unis. Je joue l’un des trois rôles principaux du film. Ce type c’est un peu moi quand j’avais 18 ans. J’étais nerveux, je parlais mal. Uda voulait que je retrouve ça. Elle m’a demandé de regarder des films de Marlon Brando, Alain Delon… pour que j’aie des références.

Pour la suite j’aimerais chorégraphier de grands spectacles. Et continuer le cinéma: Uda m’a fait danser comme je n’ai jamais dansé, elle voulait que je sois vrai. Uda m’a fait douter de moi. Quand on tourne, il n’y a pas les applaudissements du public pour nous porter. Le film a été difficile, comme toute expérience nouvelle peut l’être, et ce personnage est très intense. Il y a eu des moments compliqués, mais l’équipe a été au top, et m’a épaulé jusqu’au bout: Uda, Pierre-François Créancier (le directeur de casting du film) et Oulaya Amamra qui me donne la réplique. J’ai tourné nu alors qu’en général je ne danse pas nu. Je trouve la pudeur dix fois plus belle. La timidité et la pudeur sont des sentiments très difficiles à mettre en scène. Mais dans le film, le nu est véridique et a une importance pour la suite de l’histoire.

J’espère pouvoir continuer dans le cinéma. Uda m’a donné tellement de clés sur moi-même que ça m’a libéré. J’ai besoin de continuer à apprendre. Je continuerai toujours à danser. Parfois chez moi je mets mon vinyle et je danse.

Visuels © DR


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