« Guerre : Et si ça nous arrivait ? » de Janne Teller, dans la peau d’un réfugié de guerre…

3 mars 2016 Par Le Barbu | 0 commentaires

Imagine : c’est la guerre – non pas en Irak ou en Afghanistan, quelque part très loin, mais ici, en Europe, en France, chez nous. A la manière de  Matin brun, la nouvelle de Franck Pavloff, ce texte court change les perspectives et nous plonge dans la peau d’un immigré occidental pour nous faire comprendre qu’on peut aussi, un jour, devenir un réfugié.

guerre, et si ca nous arrivait format 2015

Note de la rédaction :

Janne Teller (née à Copenhague en 1964 de parents immigrés austro-allemands qui a travaillé pour les Nations Unies et l’Union Européenne sur « les problèmes induits par les conflits internationaux) a rédigé ce court texte en 2001 dans une revue à l’usage des enseignants danois, alors que le débat sur l’immigration faisait rage au Danemark. Traduit du danois par Laurence W.O. Larsen et illustré par les dessins sombres, inquiétants, percutants et désincarnés de Jean-François Martin, « Guerre : Et si ça nous arrivait ? » est édité pour la première fois en France en 2012 par les éditions Les Grandes personnes sous la forme d’un passeport étoilé en trompe l’œil. Sa réédition récente (décembre 2015), motivée par une actualité sensible sur fond de guerres et de flux migratoires, conséquences de ces guerres, est perçue comme une nécessité d’ordre pédagogique : comprendre en se mettant à la place de l’Autre, et de tenter de répondre à la question « Et si aujourd’hui, il y avait la guerre en France, où irais-tu ? ». Au départ destiné à un jeune public (à partir de 11 ans), ce texte mériterait qu’il soit lu aussi par les adultes et que l’on s’y intéresse pour susciter débats et réflexions dans les classes et en famille.

Et si, aujourd’hui, il y avait la guerre en France … Où irais-tu ?
Si les bombes avaient détruit la plus grande partie du pays, la plus grande partie de la ville ? Si les murs de l’appartement que tu habites avec ta famille étaient percés de trous, les vitres brisées, le balcon arraché ?
Toi, tu es toujours entier, mais tu as sans cesse la peur au ventre. Matin, midi, soir, et la nuit aussi. Tu sursautes chaque fois qu’au loin tu entends des tirs de roquettes partir en sifflant, chaque fois que tu aperçois un éclair à l’horizon. Et si le projectile allait t’atteindre ? Chaque explosion te terrifie. Combien de tes camarades ont encore été touchés ?

Dans cette fiction, la France est dirigée par une dictature et l’Union européenne s’est effondrée. Une famille à moitié détruite décide de fuir en Egypte. Des années plus tard, et ayant acquis, avec beaucoup de difficultés, la nationalité égyptienne, cette famille ne sait plus, lorsque la paix revient, quel est son vrai pays.

« Et pourtant, tu penses sans cesse au jour où tu pourras rentrer chez toi. Chez toi ? Chez toi où ? »

 

guerre, et si ca nous arrivait format 2012Ce petit livre détruit les illusions d’une Union européenne qui nous protège puisque la guerre est déclarée entre Français, soumis à la dictature et à la Police du Redressement, Anglais et Scandinaves, au sein de l’Union Européenne en échec. Face à cette situation la famille souhaite émigrer : où, comment ?

 » Imagine : c’est la guerre« . Le tutoiement qui s’installe d’emblée plonge le lecteur dans cette probabilité assez effrayante. La guerre et ses conséquences, trop loin de « chez nous » pour être réelles, ou appartenant à un passé soit disant révolu, deviennent alors possibles. La vie peut basculer dans l’horreur du jour au lendemain en raison de politiques intérieures et/ou d’événements extérieurs.

Le discours direct se nourrit sans cesse d’images de reportages télévisuels que nous avons pris l’habitude de regarder au quotidien, au risque de banaliser dans nos consciences ce qui ne devrait pas être normal, même ailleurs, et propose une réflexion juste sur nos pratiques, nos schémas de pensées envers ces « immigrés qui profitent de notre hospitalité et ne vivent même pas comme nous ».

Le renversement est total et le scénario catastrophe est très réaliste. Tout est passé en revue dans un style sec et sans détours : les bombes, le froid, l’exil, la mort, les blessures, la peur, la haine, la survie, la colère, la méfiance, le rejet les questions d’argent, les humiliations, les camps de réfugiés, la dispersion de la famille entre un frère qui rejoint la milice, une sœur hospitalisée dans un établissement sans équipement, des grands-parents paternels décédés…

Tous les jours, un seau dans chaque main, ton frère et toi devez parcourir les rues et traverser la place de l’hôtel de ville jusqu’au camion d’approvisionnement en eau […] nous vivons la peur, le froid, la faim en direct.

Quand la famille quitte le camp de réfugiés, il lui faut s’habituer à devenir des citoyens de troisième zone. Toutes les questions posées - déracinement, valeurs communes ou différentes entre religions, habitudes culturelles, place des femmes, intégration ou exclusion – sont exploitées avec un réalisme qui ne doit rien à la science-fiction, comme un avertissement lancé à nos sociétés, à nous-mêmes.

La vie est dure. Rien n’est comme avant. Il n’y a pas de travail, et surtout pas quand on est étranger et qu’on ne parle pas la langue. Souvent, des gens s’énervent après toi dans la rue. Au marché, on te vend les moins beaux légumes; au café, tu attends plus longtemps que les autres. Tu as les cheveux bruns et la peau mate, mais tu ne peux pas dissimuler tes yeux bleus.

L’essai est pertinent et remet en question notre regard sur le monde, ainsi que notre attitude envers les autres, envers nous-mêmes. Car nous ne semblons pas ou plus nous émouvoir du sort de l’humanité. Nous ne nous sentons concernés que quand cela nous touche directement, quand la guerre débarque dans nos rues et qu’elle nous arrache à notre quotidien, à nos modes de vies « immuables ». On oublie trop souvent que rien n’est acquis et que tout peut changer du jour au lendemain. Et si ça nous arrivait ?

Un livre coup de poing.

Janne Teller, Guerre. Et si ça nous arrivait ? Illustrations de Jean-François Martin, traduit du danois par Laurence W. O. Larsen, Paris, éditions Les Grandes personnes, 2015, 64 pages, 5.50 euros


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