« La Vraie Vie de Kévin » de Baptiste Rossi : la télé-réalité au prisme de la fiction

19 mars 2014 Par
La Rédaction
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Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années : à tout juste dix-neuf ans, Baptiste Rossi signe chez Grasset son premier roman. Avec La Vraie Vie de Kévin, l’écrivain précoce plonge son lecteur dans les méandres de la télé-réalité, dont il tire un portrait vitriolé de sa génération. 

Baptiste Rossi

Du haut de ses seize ans, Kévin Mouche coule des jours monotones rythmés par les aléas des réseaux sociaux et la tyrannie de la console de jeu, lorsqu’il est contacté par Antoine Soro. Pour redorer son blason après l’échec retentissant de sa dernière émission télévisée, « Qui veut euthanasier mon père ? », l’illustre producteur de TF2 entend faire du jeune homme le héros d’un nouveau programme de télé-réalité. « La Vraie Vie de Kévin » consacre la suprématie du public : chacun des événements – du plus anodin au plus décisif – composant le quotidien de l’adolescent est soumis à un vote du public, auquel il doit scrupuleusement se conformer. La célébrité et l’appât du gain valent à notre héros un regain de popularité auprès de ses camarades, en particulier de la gent féminine. A mesure que les jours passent, des explosions de joie mais également des revers inattendus mettent à rude épreuve le paisible quotidien de la famille Mouche…

Concept novateur, « La Vraie Vie de Kévin » repousse les limites de l’entendement en reléguant les participants au rang de pions entre les mains du public. Maître incontesté de cet échiquier virtuel, celui-ci donne libre cours à sa fantaisie, orchestrée de main de maître par un producteur arriviste. Si la société contemporaine sert de point d’ancrage au délire mégalomaniaque d’Antoine Soro, l’engrenage sans limite de crime et de débauche labellisés TF2 flirte avec l’irrationnel et plonge le lecteur aux confins du grotesque.

Cette société en perdition sert d’écrin à la verve caustique d’un romancier dont on saluera l’art du portrait. Kévin Mouche, avatar rajeuni de Monsieur Toutlemonde, campe un anti-héros plus insignifiant que jamais, maître d’œuvre et victime de sa propre débâcle. A ses côtés, Monsieur et Madame Mouche personnifient la médiocrité d’une existence passive et étriquée, le fringant Antoine Soro incarnant quant à lui cette nouvelle génération de communicants, dont la gloire se nourrit de la lie de leurs semblables.

Satire oblige, les situations sont outrées et les personnages grotesques. Toute ressemblance avec des situations et individus existants n’est pourtant pas fortuite et ces élucubrations loufoques recèlent un réalisme paradoxal. Là réside la puissance suggestive de cette comédie grinçante : Baptiste Rossi nous tend de notre société un miroir grossissant et déformé, sorte de monde possible où les valeurs morales en désertion se heurtent à l’avidité d’un public amateur de scandale. Dans un univers régi par le virtuel, le compte-rendu des actualités de Facebook et des titres du Monde.fr vient polluer des échanges décousus, ponctués de « mdr ».

A bien des égards, ce premier roman révèle le potentiel d’un jeune écrivain à la plume acérée. Une voix narrative très forte, savamment ironique, nous entraîne dans les méandres d’une société décadente dont elle brosse un portrait clinique et sans concession. On regrettera néanmoins que la multiplicité des digressions – assemblage composite des réflexions de l’auteur, compte-rendus des rêveries et activités virtuelles des personnages – prenne régulièrement le pas sur une intrigue un peu languissante, au risque de l’éclipser. Ne manque à Baptiste Rossi qu’une certaine maturité littéraire pour trouver le bon équilibre. Quoi qu’il en soit, après cette entrée en matière fracassante, nous attendons déjà avec impatience le roman qui viendra transformer l’essai…

Baptiste Rossi, La Vraie Vie de Kévin, Grasset, sortie le 5 mars 2014.

Anna Camus.