« La Marque et le Vide » de Paul Murray : un roman de la crise financière

24 avril 2016 Par Audrey Chaix | 0 commentaires

Dublin, 2008. Claude Martingale, jeune analyste financier exilé en Irlande, où la spéculation bat son plein, fait partie des nombreux rouages d’une banque d’investissement, la Bank of Torabundo. Cependant, autour de lui, la bulle financière éclate : la Grèce est en crise, une énorme banque d’investissement américaine vient de sombrer, un jeune trader français est arrêté pour avoir causé la perte de millions d’euros à sa banque, et le gouvernement irlandais ne cesse d’injecter des fonds dans la banque nationale, au bord du gouffre. Bref, la situation n’est pas rose pour la finance, et Claude et ses collègues commencent à sentir, sans vraiment les reconnaître, les premiers craquements de leur petit monde doré. C’est dans ce contexte que surgit soudain, dans la vie de Claude, un certain Paul, écrivain raté qui prétend vouloir écrire un roman sur les banques d’investissement. Flatté, Claude accepte que Paul le suive pour mieux observer son travail. Et cela semble signer le début des ennuis… 

la-marque-et-le-videAprès Skippy dans les étoiles (paru chez Belfond en 2013, disponible en poche aux éditions 10 18), Paul Murray revient avec un roman qui, même s’il se passe en 2008, reste encore profondément d’actualité : en choisissant de situer La Marque et le Vide dans l’univers de la finance et des banques d’investissement, dans une Irlande au bord de la faillite, il fait résonner dans la tête du lecteur les innombrables Unes de journaux, de magazines et de journaux télévisés qui n’ont cesser de s’empiler ces dix dernières années.

Dans ce contexte anxiogène et désincarné, Claude Martingale est l’ancre qui retient le lecteur, et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le roman est loin d’être complexe à comprendre, ou dénué d’humanité et d’humour. Au contraire : Paul Murray signe ici une comédie grinçante, dont les ressorts comiques reposent essentiellement sur la galerie de personnages secondaires qui entourent Claude. En premier lieu, bien sûr, l’auteur raté, que Paul Murray, maître de l’autodérision,  a choisi d’appeler Paul, et qui compte sur des petites arnaques plus ou moins bien pensées pour se refaire financièrement. Mais aussi les collègues de Claude, entre l’Allemand qui faisait autrefois partie d’un groupe de reggae très populaire dans les milieux financiers bavarois, l’Australienne désespérée par les conséquences du réchauffement climatique et folle amoureuse de Claude – qui ne s’en rend jamais compte… Si le lecteur peut parfois se sentir perdu dans le foisonnement de personnages et d’intrigues qui évoluent autour de Claude, il se délectera cependant de ces pointes d’humour qui ponctuent le roman et qui assurent rythme et cadence.

D’autant plus que l’aspect comique de l’œuvre ne lui ôte pas la profondeur voulue par Murray : au contraire, la réflexion sur la vanité du système financier dans lequel se complaisent Claude et ses collègues est présente en filigrane, page après page, pour mieux être dénoncée : la serveuse dont Claude tombe amoureux peint des toiles appelées Simulacrum, l’appartement dans lequel Paul vit est le seul habité dans un vaste tour de logements vides, et Claude, qui a fait des études de philosophie, est fan de François Texier, un philosophe qui propose une réflexion sur le vide… Dans cette absence de réel, Murray crée un univers qui, en courant après lui-même, se vide de sa substance.

Le principal défaut de ce roman, c’est sans doute la volonté de Paul Murray de vouloir en dire trop : il mêle à sa satire du monde de la finance, une seconde satire sur le monde littéraire – dont on sent qu’elle pourrait, à coup sûr, constituer à elle toute seule un prochain roman. Sans oublier une réflexion sur l’écologie, ou sur l’art, qui donne parfois le tournis au lecteur. On lui pardonnera cependant aisément cette erreur, d’autant plus que la critique du système capitaliste, toujours pétrie d’humour, ne verse jamais dans le pontifiant, ou le militant. Un roman de notre époque, certes, mais qui ne se complaît pas dans la dénonciation facile.

La Marque et le Vide, de Paul Murray. Traduit de l’anglais (Irlande) par Chloé Royer. Éditions Belfond. Paru le 21 avril 2016. 576 pages. Prix : 22,50 €.


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