[Chronique] « Blockbuster. Philosophie et cinéma », Laura Odello dépasse le mainstream

24 mars 2014 Par
Amelie Eleouet
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Laura Odello est philosophe. Ses recherches portent notamment sur l’image filmique et la déconstruction. Avec cet essai, composé des textes de différents contributeurs, l’auteur va bien au-delà de ce terme mainstream dont on croit connaître la signification – un film américain à gros budget, souvent un « no brainer » (film « sans prise de tête » dirons-nous). Mais restons-en là avec les anglicismes. La force de cet essai réside dans son analyse à tiroirs du blockbuster, de son origine à sa signification intrinsèque.

Sept textes qui permettent tout d’abord de mieux comprendre l’origine du terme lui-même, pas uniquement propre à l’entertainment. Utilisé dans la pharmaceutique et l’immobilier, le blockbuster est à l’origine un nom argotique donné à une bombe utilisée par la Royal Air Force.

Belle ironie que celle de la métaphore du phénomène engendré par ledit blockbuster qui, tel une bombe donc, se multiplie et se dissémine comme « Les Gremlins » dans le film éponyme (on pense notamment ici aux produits dérivés ou licences qui découlent de chaque franchise, véritables mannes financières pour les grands studios).
On aura donc déjà compris que l’œuvre filmique est le reflet de sa propre signification et de son cycle de vie.

Car qui dit blockbuster dit souvent « franchise », autre terme emprunté à l’anglais et qui fait référence aux films à succès qu’Hollywood ne cesse de réinventer, de relancer, parfois jusqu’à la nausée, voire la «mort» artistique.
Et quel film pouvait illustrer de manière excellente ce phénomène ? « Alien », qui comme l’explique Mathieu Potte-Bonneville, « réfracte l’épuisement de la dynamique des blockbusters ».

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Mais quel fut le premier blockbuster de l’histoire, au sens métaphorique encore une fois ? Le Titanic (pas le film mais le navire). Je laisserai donc la surprise au lecteur de découvrir le pourquoi du comment.

Ensuite, comme toute œuvre, le blockbuster est le reflet de notre monde, de son évolution technologique.
Le cinéma vit une révolution, celle du numérique. Fini les bobines de film, les copies 35mm et la désuétude – au sens de l’authenticité – que le spectateur affectionnait tant dans ce support. Place à des technologies de plus en plus avancées : projections en IMAX, en 3D, voire bientôt en 4D (sièges qui vibrent, effets spéciaux pour simuler le vent, la pluie, en bref stimuler les sens), et nouvelles normes de sonorisation (son Dolby Atmos).
Or on constate que dans cette ère du tout numérique, le spectateur a tendance à se réfugier dans cette désuétude, et se raccrocher comme à une bouée de secours aux photos vieillies, aux gifs et autres vidéos filmées au téléphone portable. Comme une opposition salutaire entre la haute et la basse définition, ou comme l’explique l’auteur, le reflet d’une « différence expressive et axiologique ».

Alors même si tout blockbuster qui se respecte se targue d’être toujours plus gros, toujours plus beau (que l’on parle du héros, du budget, ou du monstre), il n’est pas nécessairement destiné à uniquement divertir le spectateur. On y revient, qui dit blockbuster ne dit donc pas forcément « no brainer ».
Et l’ouvrage prend l’exemple, et non des moindres, de la trilogie «Dark Knight » de Christopher Nolan.
On le sait, Nolan a mis au goût du jour l’expression « blockbuster intelligent ». « Inception » en est un exemple flagrant (le film a frôlé les 5 millions d’entrées au box office français).
Et pourtant, au départ, personne ne voulait de son scénario. Les studios ne savaient quoi en faire. Un ovni cinématographique qui ne répondait pas aux critères du blockbuster classique.
La réussite de la trilogie « Dark Knight » réside donc dans la force du parallèle avec l’actualité et la guerre contre le terrorisme, ou comment Nolan réussit avec brio à l’ancrer dans la réalité, mettant en lumière la dimension juridico-politique du blockbuster.

Là encore et pour conclure, l’analyse est très poussée et est donc à découvrir dans cet essai remarquable qui ravira les cinéphiles et permettra aux novices d’aller plus loin dans l’analyse filmique.

Amélie ELEOUET

Sous la direction de Laura Odello, Blockbuster. Philosophie et cinéma, Les prairies ordinaires, 2013, 14 Euros