Premiers Plans : rencontre avec Naël Marandin, réalisateur de La Marcheuse

29 janvier 2016 Par Aurélie David | 0 commentaires

Le réalisateur Naël Marandin, auteur du long-métrage La Marcheuse, présenté cette semaine au Festival Premiers Plans d’Angers dans la catégorie Longs-métrages français, s’est confié mardi 26 janvier à Toute La Culture.

Quel est votre parcours ?

Noël Marandin : J’ai découvert le cinéma quand j’étais ado. C’était une sorte de hasard de la vie. J’ai passé des castings, joué dans des films, découvert les plateaux. C’était une expérience très forte et très intéressante, et en même temps, je me suis rendu compte que ce n’était pas quelque chose qui me plaisait tant que ça. Mais, la question du cinéma était là. Au même moment, j’ai découvert le film Happy Together de Wong Kar-Wai qui a été une rencontre esthétique très forte. Je me suis alors dit que ça pouvait être ça le Cinéma. Mais à ce moment-là, je faisais des études à Sciences Po, puis je suis parti en Chine ; je prenais vraiment un autre chemin. Mais, il y avait toujours cette envie de cinéma. Et je me suis dit que si je ne le faisais pas maintenant, je ne le ferais jamais. J’ai commencé par faire du documentaire et deux courts-métrages (Corps étrangers et Sibylle) où commençaient à se préciser des questions sur ce qui se joue dans les rapports sociaux, économiques, de domination, comment ça marque les corps, leur rencontre, le rapport entre rapports sociaux et désirs, comment ces choses-là se mêlent.

Parallèlement à ça, je me suis engagé dans plusieurs associations qui aidaient les migrants chinois à Paris. Je me suis retrouvé de fil en aiguille traducteur pour une mission de Médecins du monde qui fait de l’accès au soin et de l’accès au droit pour les filles chinoises qui se prostituent à Belleville. J’ai appris à les connaître, à connaître leur vie, à passer du temps avec elles. Et, cette découverte de cette réalité-là a rejoint mes questionnements présents dans mes films et c’est comme ça qu’est né le projet du film La Marcheuse.

D’où vient ce titre ?

N. M. : « La principale raison et la plus évidente c’est qu’en fait « Les Marcheuses », c’est le surnom qui a été donné aux femmes chinoises qui travaillent à Belleville. Mais ce n’est pas un nom qui vient de nulle part ; c’est un nom qui était donné aux femmes qui se prostituaient sur les grands boulevards au XIXe siècle. C’était déjà un terme qui parlait des travailleuses du sexe de cette époque. Après au-delà de cette raison, j’ai toujours imaginé le personnage de Lin Aiyu comme un petit soldat, comme quelqu’un qui avance quoi qu’il arrive, qui tombe et qui se relève. Si fantassin avait eu un nom féminin, je pense que je l’aurais appelé comme ça. Il y a quelque chose de son énergie, de son envie d’avancer, de sa détermination que je retrouvais dans le terme « La Marcheuse ».

Comment s’est fait le choix de vos acteurs ?

N. M. : Il y a le cas particulier de Yannick Choirat qui interprète le rôle de Daniel. Je le connaissais peu, mais je connaissais bien son travail. Et j’avais toujours un peu pensé à lui pour ce film. Je voulais que l’on se rencontre, mais c’était un moment où l’on n’arrivait pas à se croiser. Il a donc passé des essais sans moi. J’ai ensuite regardé ses vidéos et, en fait, ça ne convenait pas du tout. Ce n’était pas du tout mon personnage. Mais, il y avait quand même quelque chose qui me plaisait chez lui dans son charisme sombre. Au bout d’un moment, on s’est quand même rencontré et on a parlé du rôle. Je lui avais écrit une sorte de bio du personnage. Je lui avais donné des films à voir. On s’est revus un mois plus tard. Il a refait les mêmes scènes et là j’avais le personnage que j’avais imaginé devant moi et il a eu le rôle. Pour le personnage de Lin Aiyu, et pour les autres personnages féminins du film, j’ai fait un grand casting. J’ai rencontré plus d’une centaine de femmes. J’ai mis des annonces dans les journaux chinois, dans les associations. Mon annonce était très générique : je recherchais une femme Chinoise entre 30 et 50 ans. Et c’est comme ça que j’ai rencontré Qiu Lan qui a longtemps été danseuse à l’Opéra de Pékin, qui avait quelque chose en plus et cette détermination que je voulais.

La Marcheuse est une fiction, mais les situations présentées dans votre film reflètent-elles certaines réalités ? 

N. M. : Absolument ! Ce rapport-là entre les femmes, il est comme ça dans la réalité. Il y a une solidarité, une bienveillance les unes pour les autres qui est très grande. Bien sûr, ce sont des êtres humains donc il y en a qui s’apprécient moins que d’autres ; il y a des groupes, des bandes. Elles ont toutes en elles ce qu’il y a de meilleur et ce qu’il y a de pire. Ce n’est pas un métier comme les autres parce qu’il y a le rapport au corps. En fait, ce qui est surprenant c’est que ces femmes le vivent très différemment. Il y en a pour qui c’est insupportable et qui vont rentrer en Chine, accepter des jobs très durs mais qui n’impliquent pas les rapports sexuels. Il y en a qui le vivent bien. Après, il est vrai que la pratique de ce métier créé un quotidien qui fait que quand on en est extérieur on peut penser que c’est insurmontable, impossible, mais quand cela fait plusieurs années, elles en parlent avec une certaine légèreté. En aucun cas, il faudrait penser que cette légèreté est permanente. Mais qu’elle est possible et qu’elle existe, bien sûr, c’est indéniable. Après ce n’est pas un métier comme un autre également parce que travailler dans la rue, être sans-papiers, être méprisées par beaucoup de gens, cela les rend extrêmement fragiles. Elles sont victimes de violences : des violences policières, de riverains et de certains clients. Mais je crois que cette violence-là n’est pas due au fait qu’elles se prostituent mais plutôt qu’elles le fassent dans ces conditions. Certaines scènes du film reflètent ces réalités.

Comment percevez-vous la réception de votre film ?
N. M. : C’était la première fois que l’on montrait le film en public en France, donc c’était très important pour moi. C’est toujours compliqué d’évaluer ça, c’est toujours compliquer de le dire, mais j’ai plutôt l’impression que ça a bien réagi. Il y avait du monde au débat ; il a duré longtemps. J’ai l’impression qu’il y a un intérêt et ça me fait plaisir. Même si on est nombreux à travailler sur un film, on est un peu en vase clos pendant un temps. On est tous convaincus que ce que l’on fait a un intérêt, et puis arrive ce moment où l’on montre ce travail. C’est un peu le moment où on se demande comment le public va réagir, s’il va voir ce qu’on voulait qui l’y voit. Ça me fait très plaisir de vivre ça. »

TLC : Comment abordez-vous le festival Premiers Plans ?
N. M. : « Je ne me sens pas du tout en compétition. Je suis très content d’être là. Ce qui est important pour moi, c’est de montrer le film. Je connais des réalisateurs qui sont normalement en compétition contre moi. Je me réjouis de ce qui leur arrive. Je ne me sens pas du tout en compétition contre eux. On ne fait pas les mêmes films. Dans la vie, on se soutient, on s’accompagne.

La Marcheuse de Naël Marandin. Sortie nationale le 3 février 2016.

Visuel : ©Aurélie David


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