[Mostra 2016, compétition] « Les beaux jours d’Aranjuez », le dialogue d’été poétique de Wim Wenders

2 septembre 2016 Par Ariane Kiatibian | 0 commentaires

Wim Wenders a choisi de tourner en français Les beaux jours d’Aranjuez, son nouveau film en compétition pour le Lion d’Or cette semaine au Lido. Un moment de partage intimiste dans des méandres intérieurs déroutants. Regard intéressant sur la création littéraire et portrait d’une féminité qui ne demande qu’à se dévoiler pour mieux se connaître et se comprendre.

Note de la rédaction :

Les beaux jours d’Aranjuez est le fruit de l’adaptation de la pièce de théâtre du même nom de Peter Handke, où deux personnages, un homme et une femme, se parlent. C’est tout.

Un après-midi d’été comme un autre; un jardin entouré d’arbres fait face à une maison. Un homme (Réda Kateb) et une femme (Sophie Semin, épouse de Peter Handke, qui lui avait dédié sa pièce) sont assis autour d’une table. Ils s’entretiennent dans ce lieu hors du temps qui reste en même temps pleinement soumis aux contingences de l’ici-et-maintenant. Des oiseaux traversent le décor puis ce sera au tour d’un petit chien; le vent souffle.

Le choix de Wim Wenders a été de mettre en scène cet  »entretien infini » entre cet homme et cette femme lui-même comme une fiction dont les répliques sont, parfois, composées à mesure par un écrivain à l’élégance sobre (Jens Harzer) mais parfois aussi déployées d’elles-mêmes, reléguant l’auteur à un simple statut d’observateur de ce qui vient et de ce qui peut naître. L’auteur et ses personnages évoluent tantôt en parallèle, tantôt séparément, ce qui crée un subtil jeu de coexistences et de dissociations qui va rythmer le film. De temps à autre, l’un des personnages rappelle à l’autre les règles du jeu qu’ils avaient fixées pour cet dialogue : celles d’un pacte scellé, garantissant le confort de chacun dans l’épanchement (le sentiment d’être à l’aise face à l’autre, cher au réalisateur, a été souligné en conférence de presse).

Poésie et justesse sont de mise dans les descriptions fouillées d’expériences sensorielles et émotionnelles fascinantes. On reconnaît bien l’écriture de Handke, qui compte parmi les auteurs contemporains les plus talentueux, dans cette façon tout à fait inattendue de sentir et de dire les choses. La nature, omniprésente dans le décor comme dans les répliques, facilite un certain sentiment de coïncidence avec soi des personnages, apaisant pour le spectateur.

Il y a beaucoup de douceur dans les voix et les regards lors de cette mise à nu de la vie affective et sensuelle de la femme. Le jeu des acteurs est parcimonieux, inspirant, léger. La curiosité sans jugement de l’homme permet à la femme de s’autoriser à explorer des parties d’elle-même encore dissimulées et à faire émerger des souvenirs frappants de précision. On assiste alors à une touchante exploration de la féminité, entre force et fragilité, entre la ferme affirmation de ressentis pleins de majesté et une mélancolie lancinante, si ce n’est un certain désespoir, venant de blessures et de contradictions dont nous sommes beaucoup à être familiers.

Dans cette parenthèse d’été, pleine d’une obstination à questionner l’autre, à se découvrir et à se révéler, on laisse les choses venir à soi dans une ouverture créatrice et éclairée. La vie est une œuvre d’art en façonnement constant par la nature, et ses modalités d’exploration sont infinies. Des Beaux jours d’Aranjuez, on ressort tout prêt à redécouvrir la richesse de ses propres paysages intérieurs.


Les beaux jours d’Aranjuez (3D) de Wim WENDERS avec Reda Kateb, Sophie Semin, Jens Harzer, Nick Cave – France/Allemagne -97’


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