[Critique] du film « Paris la blanche » de Lidia Terki : la vie conjugale sacrifiée des chibanis

2 avril 2017 Par
Gilles Herail
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Lidia Terki signe un long-métrage émouvant sur les retrouvailles d’un couple algérien séparé par 48 ans d’émigration. Paris la Blanche oscille avec beaucoup de pudeur entre la fable solidaire et le drame intimiste désenchanté sur l’impossible retour au pays des chibanis. Un très joli premier film. Notre critique. 

Extrait du synopsis officiel : Sans nouvelles de son mari, Rekia, soixante-dix ans, quitte pour la première fois l’Algérie pour ramener Nour au village. Mais l’homme qu’elle finit par retrouver est devenu un étranger.

parislablanche

Lidia Terki signe un premier film d’une grande pudeur sur une dimension oubliée de l’expérience migratoire : la séparation familiale. En retraçant la quête d’une septuagénaire algérienne (Tassadit Mandi) qui décide de partir à la recherche de son mari (Zahir Bouzerar), dont elle n’a plus de nouvelles. Un chibani installé en France depuis plusieurs décennies, qui a quitté l’Algérie avec la vague de travailleurs migrants des 30 glorieuses et n’est pas rentré à sa retraite. Paris la blanche est d’abord un magnifique portrait de femme, qui rappelle le personnage d’héroine discrète mais incroyablement résiliente de Fatima. Le voyage qu’elle entreprend est vécu comme une aventure, lui donnant l’occasion de voir par elle même ce pays qu’elle ne connait que par récits interposés. Découvrant également des réseaux de solidarité, liés aux nouvelles vagues migratoires, qui vont lui donner la force de ne pas baisser les bras alors que la recherche de son mari se passe moins facilement que prévu.

Cette héroïne digne et courageuse va comprendre, 48 ans plus tard, le sentiment de solitude, d’incompréhension et de désorientation subi par son mari lors de son premier voyage en terre inconnue. Les retrouvailles auront finalement bien lieu, réunissant deux époux qui ont conservé une immense tendresse l’un pour l’autre. Mais se sont éloignés, logiquement, petit à petit, inéluctablement pendant toutes ces années séparées par la Méditerranée. La fable positive et solidaire de la première partie (où apparaît la toujours très juste Karole Rocher), laisse alors place à un drame intimiste, romantique à sa manière, qui bouleverse. Lorsque les deux petits vieux passent une journée ensemble, pour se redécouvrir, redevenir le couple qu’ils étaient, en faisant du tourisme à Paris ou en partageant un kebab sur un toit. Tout en sachant très bien au fond d’eux que ces retrouvailles ne sont qu’une illusion.

Lidia Terki trouve le ton juste pour parler du sentiment d’exil ressenti par de nombreux chibanis. Restés trop longtemps et trop loin de leurs familles pour pouvoir rentrer du jour au lendemain, retrouver leur place dans un foyer qui n’est plus vraiment chez eux, retisser des liens avec des enfants et petits-enfants qu’ils ont à peine connu. Ce sentiment d’être un étranger partout, après une existence dédiée au travail. De n’être plus capable de réaliser le voyage retour, alors que le corps est fatigué et que l’esprit n’y croit plus vraiment. Paris la blanche perd parfois son fil et son rythme mais réussit à nous transmettre ce blues profond de l’exilé, partageant des sentiments très complexes par des regards ou des mots maladroits. Offrant un bel hommage aux chibanis, à leurs familles et à tous ceux qui se sont retrouvés séparés par l’émigration.

Gilles Hérail

Paris la blanche, un drame français de Lidia Terki avec Tassadit Mandi, Zahir Bouzerar et Karole Rocher, durée 1h26, sortie le 29 mars 2017 

Visuels : © affiche et bande-annonce officielles du film