A. Lesage et E. Trenkwalder, les inspirés.

22 juillet 2008 Par
Pascal
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Les inspirés ! C’est sous ce vocable que la mesure d’Augustin Lesage, peintre médiumnique rencontre les installations architecturales érotiques du sculpteur et peintre autrichien Elmar Trenkwalder. Remarquable initiative d’Antoine de Galbert et de sa Maison Rouge, qui, réunit ce qui était épars, donnant à l’amateur, une vision symbolique, analogique rare, nous rappelant que le spirituel est dans l’art, s’il n’est l’art, lui-même. Deux oeuvres singulières, distinctes autant par la forme d’art à laquelle on les rattache – l’Art brut pour le premier, l’Art contemporain pour le second-, mais produites par deux personnalités habitées par la croyance en la puissance magique de l’œuvre d’art.

Celle, celui qui pénétrera ce lieu, appréhendera ou affinera sa vision du monde symbolique. Non pas celle de la pacotille bon marché des nombres et de l’écriture, d’objets signifiants prêchés dans des temples obscurs, mais celle mettant en oeuvre la belle analogie, rencontre de l’horizontal et du vertical (René Alleau, éditions Payot 1976). Le vertical, le physique, reste d’une douceur phallique. Ce sont les installations « palais » d’Elmar Trenkwalder, se qualifiant lui-même d’ « aspirateur » d’images, offrant des architectures jusqu’alors jamais vues et pourtant si familières. L’horizontal, l’aplat, le plan appartient à la fluidité, la symétrie, la vignette, l’affiche, la spiritualité raisonnée. Ici, l’esprit est bien plus qu’un périphérique, bien plus qu’un boulevard circulaire, bien plus qu’une spirale. Il est pénétrant. C’est celui d’Augustin Lesage, ancien mineur de fond du Pas-de-Calais, dont la peinture et la révélation « spiritualiste » lui permirent d’échapper à la condition des damnés, donnant à son oeuvre, un souhait, non pas d’éternité, mais de réincarnation.

Au centre des pièces, l’érotisme somptueux, sensible, gigantesque de faïence et d’émaux, dressé comme des palais indiens aux allées bordées de piliers, de fontaines et de vases remplis de liqueur humaine. Ici, la courbe est de mise. Ici, l’amour confronte la libido dans une matière charnelle de luxe, ornementale, monumentale, décorative, hédoniste. Révélateur de paradoxe et de métamorphose, il nous permet de participer d’une expérience séduisante mettant en relation l’ornement et le désir. La matière céramique, son aspect « ruisselant, humide », ce « prêt à toucher » pourrait laisser croire que l’aspect « organisé », mystique de l’oeuvre, permettraient de dissimuler une atmosphère de crime. Il semble que la plupart de ses oeuvres participent d’un principe d’érotisation général. De même que son intérieur se projette sur l’espace extérieur, de la même manière, l’érotisme habille, imbibe, voire contamine tous les sujets dont il s’occupe. Dans cette logique, l’androgyne occupe une place centrale, dans la mesure où elle constitue, par excellence, la figure de la symétrie sexuelle.

« Il s’agit toujours de cette réversibilité. Sans doute aussi, du désir de ne faire qu’un. […] C’est une métaphore. Une métaphore de la vie considérée comme un principe fusionnel. »

Elmar Trenkwalder semble fasciner par le palais du facteur Cheval, Michel-Ange et les sculptures du Bernin. Mêmes, si ces univers semblent éloignés, ils procèdent pour lui d’une même intensité. Ici, la matière est une possibilité de penser. Aujourd’hui, c’est le médium qui compte. Il ne s’agit plus pour lui de réfléchir sur le médium ou avec, mais bien, de le mettre en oeuvre, dans la recherche d’une symétrie entre lui-même et le monde.

Augustin Lesage, ouvrier mineur devient peintre à l’âge de trente-cinq ans. Illuminé, dans tous les sens du terme, il l’est. Intégré au milieu spirite qui lui reconnaît des qualités de médium – « sa capacité à accueillir le message de l’esprit invisible » – il abandonne son activité de mineur en 1923 et se consacre entièrement à la peinture jusqu’à sa mort. Il dit et répète que ce n’est pas lui qui commande sa main, ni son regard lorsqu’il peint. Il trouve ainsi, dans ce phénomène spiritiste déferlant aux Etats Unis et dans le nord de l’Europe, vers le milieu du XIXème siècle, une brèche dans le barrage socio-culturel, en peignant sous la direction des esprits. Étrangement, ce mineur plongé au coeur de la déshumanisation, de l’épuisement, des boyaux des houillères étranglant le corps et la pensée, de l’absence de lumière, sera sauvé de la folie de l’ « enterrement vif » qui le gagnait par cette retraite anticipée et sa rencontre avec l’occulte. Il se libère de sa condition de forçat. Ce qui a été refoulé dans le réel n’est pas aboli pour autant et fait fatalement retour sur un monde délirant. Ce monde s’impose au sujet (contrairement à l’œuvre d’ Elmar Trenkwalder, très préparée, schématisée, organisée) hors de toute action symbolique. Il sortira ainsi de l’ombre, de la tombe, de l’idéologie paternaliste. La peinture raisonnée, maniacosymétrique de Lesage démontre l’absence de toute influence culturelle ou de toute intoxication religieuse. Il nous donne la clé d’une énigme artistique: d’où l’artiste tire-t-il son pouvoir d’expression? Certes, il renchérit sur sa propre aliénation. Il réussit, au-delà d’une vie tracée dès la naissance à inventer son propre langage, contredire la fatalité sociale, en renversant les termes de la formule. Ainsi donne-t-il « raison » à ses propres croyances, dans cette oeuvre précise qui lui survit.

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