Bilan des primaires et de la pré-campagne : La culture n’est pas dans le pré

15 février 2017 Par
Franck Jacquet
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Toute la culture suit depuis cet été la pré-campagne et la campagne présidentielle. En matière de politique culturelle, de rapport à la culture ou encore de lien entre les arts et l’éducation, qui propose quoi et à partir de quelle expérience (mandat, poste ministériel occupé…) ? A chaque semaine son candidat, mais toujours les mêmes questions. De quoi comparer les approches de ceux qui prétendent au poste de « monarque républicain » !

Cette semaine, petit bilan sur la place prise durant la phrase des primaires, de la pré-campagne de l’automne et de l’hiver par les thématiques culturelles. Ces dernières sont singulièrement absentes ou bien sont à la remorque des questions d’identité, d’économie, de société.

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Les politiques culturelles, totem et tabou des débats

Les débats ont laissé très clairement de côté les questions culturelles et tout particulièrement le Ministère de la culture. Aucune plage n’a été accordée lors des primaires à cette thématique, au profit de la sécurité, des questions économiques et sociales jugées plus urgentes, de l’Europe parfois, de l’éducation souvent. Ainsi, assez classiquement depuis les années 1980, la culture est reléguée à droite dans les discours et les programmes. Finis les accents gaulliens ! Henri Guaino est bien seul sur ce créneau en évoquant Malraux ou… Alain Peyrefitte. Et pourtant, la culture a été, d’une certaine façon au cœur des débats ! Mais cette culture n’est pas celle des aménagements culturels, des politiques publiques, des questions d’accessibilité des services culturels à la population sur le territoire. Il s’agissait, à droite et au centre, de discuter de l’identité de la France, de la nation, de savoir quelle dose d’assimilation il fallait insérer dans l’éducation, les services publics, le vivre ensemble. Les réponses furent franchement raisonnées mais des vœux pieux pour l’électorat (« l’identité heureuse » d’Alain Juppé – voir notre article) ou plus caricaturales (la « double portion de frittes » de Nicolas Sarkozy). A gauche, on aurait pu penser que les candidats auraient souhaité parler culture. Arnaud Montebourg disposait ainsi de l’atout Aurélie Filippetti (voir notre article) ; Vincent Peillon est en soi quelque part un intellectuel en politique (ce qui ne lui a, comme à son accoutumée, pas réussi). Il n’en a rien été : aucune des sections des débats, y compris entre les deux tours, ne fut consacrée à cette question. Elle ne fut évoquée que par les politiques éducatives et par les politiques migratoires, comme à droite sur ce point.

Jugées trop techniques, les journalistes, en accord avec les candidats plus ou moins préparés, ne se sont donc pas attardés sur celles-ci, c’est le moins qu’on puisse dire. Il fallait mettre à l’agenda, discuter donc, des questions plus porteuses, même si pas nécessairement plus essentielles pour le lien social. A entendre les débats, finalement, la culture française oscille entre laïcité (laïcisme quasi-religion de substitution pour certains) et foi dans le travail, le tout en surveillant une migration qui doit être contrôlée pour tous, en s’appuyant sur une éducation qui se déclinait en de grandes envolées sur les classements PISA. De là à considérer qu’elle n’est qu’une coquille vide…

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Les programmes ou « Quand c’est flou… »

Il faut dire que les journalistes et les rédactions, de presse écrire, de radio, de télévision n’ont pas été aidé. Rapidement, on peut classer l’engagement des candidats en faveur de la culture à l’aune du vide laissé en la matière sur leur site, sur leurs tracts ou à les écouter en campagne. Notons une exception, Jean-Luc Mélenchon qui, sur sa télévision Youtube consacre souvent un petit temps à un « coup de cœur » livre… C’est peu, ce n’est pas central, et ce n’est guère relié au cœur de son projet, mais saluons l’effort !

Le cas classique est un mini-catalogue de bonnes intentions et quelques lignes directrices non financées et assez désincarnées (nuançons ci le propos, le débat sur le programme catalogue pouvant être posé), reprenant les fondamentaux d’une vieille politique centralisée, étatiste, parisianiste de la culture, délaissant le spectacle vivant et soutenant la culture par le numérique uniquement que pour ce que ce dernier constitue un levier d’emplois et de croissance (mais ce n’est pas sale !). Le cas le plus abouti ici est celui de Bruno Le Maire (voir notre article) ou encore de Vincent Peillon : annonce de financement pour la rénovation du patrimoine, renforcement des institutions centrales, absence de décentralisation culturelle. Evidemment, presque tous les candidats se sont fendus d’une phrase invitant à revitaliser l’OIF, l’Organisation Internationale de la Francophonie… et aucun n’y a mis du sens.

Le cas extrême fut encore une fois notamment celui de Nicolas Sarkozy, programme centré sur un seul plan : l’immigration et la sécurité. Aucune ligne pour la culture. Donc pas de raison d’en parler ; le candidat avait dû être échaudé par son passage à l’Elysée, durant lequel il fut passablement mal reçu par ce petit monde, notamment des grandes institutions culturelles, lesté par son image de bling-bling, et honni par une partie des milieux des conservateurs et des institutions muséales pour son projet de transformer les Archives du Marais en Musée de l’Histoire France à la façon « roman national ».

Dernier cas, les jeunes pousses qui parlent culture pour un segment : NKM ou Macron visent ainsi les acteurs de l’économie numérique ; Hamon ou Poisson les acteurs associatifs des grandes villes pour l’un, les associations confessionnelles pour l’autre. Rien de très englobant et à même de donner du sens donc.

Ainsi, le bilan est rude : pour le moment, aucun n’a fait preuve d’une velléité de donner du sens à une politique culturelle pourtant pilier de la culture française depuis la Ve République au moins (chaque Président jusqu’à Jacques Chirac créa, on le sait, son grand musée), voire depuis Napoléon III (la multitude d’édifices destinés au rayonnement parisien était une politique d’Etat). Les implications et intérêts sont pourtant grands : le classement, notamment sur volonté de Nicolas Sarkozy du repas gastronomique français au patrimoine immatériel mondial de l’Unesco est récent et appuie les acteurs de la gastronomie et du tourisme vert, gastronomique local ; les grands projets étrangers ne manquent pas comme le Louvre à Abu-Dhabi sous la houlette de France Muséum… Mais personne n’en parle. Une culture qui rayonne, qui est une opportunité dans la mondialisation, semble être la grande oubliée alors qu’elle fut, au moment de sa remise en cause, un ciment encore une fois sous les De Gaulle, les Pompidou ou les Mitterrand (pensons à la place de la culture dans la « nouvelle société » de Pompidou). Est-ce à dire que l’oubli est volontaire ?

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Pourquoi cet oubli volontaire ?

Sans aucun doute, plusieurs éléments jouent pour expliquer cette négligence volontaire. Structurellement, les intérêts des acteurs de la campagne (militants, candidats, journalistes, éditorialistes…) tendent à corneriser la culture parce que personne ne croit avoir à y gagner. C’est aussi simple que cela. Second point, la place prise par les questions sécuritaires et l’instabilité internationale n’ont fait que faire décroître, pense-t-on, l’intérêt des Français pour la culture, ce qui pourtant ne reflète pas la réalité des chiffres (hausse nouvelle des fréquentations des institutions muséales, culturelles, des festivals et décélération de la fermeture de festivals en tous genres durant l’année 2016 malgré un climat très tendu) : les consommations et pratiques culturelles continuent de s’enrichir, de se diversifier, même si la place de l’écrit décline dangereusement pour certains. On remarquera la singulière absence du débat sur le prix unique du livre, sur la place des librairies face aux géants comme Amazon, marronnier de ces dernières années pourtant. Le paradoxe est réel et les questions sécuritaires n’expliquent pas cela. De plus, beaucoup de staffs savent combien des équilibres socio-économiques locaux peuvent tenir à des fragiles équilibres liés à des festivals ou établissements culturels (pensons au Printemps de Bourges qui fait grimper les billetteries des lieux patrimoniaux de la ville pendant le festival ou encore au label des villes d’art et d’histoire qui vieillit dangereusement et menace la compétitivité de plusieurs petites villes).

Risquons quelques éléments complémentaires d’explication. Evidemment, la polarisation des débats, l’accélération du temps des médias ne favorise pas la posture réflexive sur le patrimoine, sur l’intemporel, l’identité étant elle-même traitée à travers l’idée d’un « c’était mieux avant » ou d’un « arrêtons le temps » (et les migrants) tant que l’on peut… Ensuite, on ne peut que constater l’absence des « intellectuels », espèce en voie de disparition, dans le débat public. Les chercheurs se sont retirés en leurs laboratoires pour ne plus être sujets à l’instrumentalisation politique. Certains diront qu’ils manquent de cran. Les autres, sauf exception, sont labellisés réactionnaires, déclinistes en grande majorité et en cela sont suspectés, à tort ou non, de délivrer un constat si biaisé qu’il ne pourrait servir au débat. Leur prise de parole est donc a priori démonétisée pour discourir de culture. L’intervention (un coup médiatique ?) de Patrick Buisson face à Marine Le Pen la semaine passée dans L’Emission politique de France 2 fut un beau symbole : quelques arguties sur l’identité français et la culture ancestrale de la France furent échangés dans lesquels quelques connaisseurs ont pu débusquer les arguments d’un Péguy contre un Maurras… Mais que de vacuité !

Plus généralement enfin, cette absence de culture reflète une fois de plus la crise de transition sociale et culturelle de la France du début du XXIe siècle. Sans reprendre laborieusement les travaux de Stein Rokkan ou d’Alain Touraine notamment, constatons que les anciennes césures fondamentales qui organisaient la France autour de quelques grands items sont en cours de disparition. La « contre-culture » ouvrière et ses dérivées structuralistes ou autres organisant les mondes ouvriers et étudiants ont disparu. Jean-Luc Mélenchon peut bien tenter de les ranimer, rien n’y fera. En face, les oppositions entre ruraux et urbains n’existent plus comme lors des Trente Glorieuses et certains espaces ruraux sont bien connectés à la mondialisation alors que d’autres s’enfoncent dans une dévitalisation accentuée. Comment repenser le rôle de la culture comme lien ou activité-lien dans cette évolution ? Personne n’a encore apporté de programme clair. La question de la place du religieux fait enfin l’objet de tant d’anathèmes qu’il semble bien difficile de réunir autour de cette question, et donc postuler des programmes culturels en tenant par exemple à gauche des vallsistes (pour qui la laïcité devient une quasi religion de substitution) et des catholiques sociaux du centre gauche ou des hamonistes (voir notre article) plus prompts à laisser une place aux communautés visible tient du grand écart. Ces nouvelles césures, mobilisatrices, organisent aussi le nouveau rapport des Français à la culture, mais politiquement on lit mal les grands continents qui se redessinent, ce qui n’engage pas à s’y engouffrer (voir notre article). Donc mieux vaut éviter le sujet, ce qui aura toujours l’avantage d’éviter de se faire taxer de représentant de l’élite contre le peuple…

Visuel : DR