POURQUOI « DÉGENRER » DÉRANGE ENCORE ? ENTRETIEN AVEC STÉPHANIE KUNERT

14 février 2017 Par
Jérôme Avenas
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Les « gender studies » ou « études de genre » en français subissent depuis leur émergence dans les années 80-90 des attaques répétées. Qu’il s’agisse de dénoncer une soi-disant ‘théorie-du-genre’, fixée et idéologique, qui n’existe pas, de s’insurger contre un programme d’éducation visant à lutter contre les stéréotypes de genre, les lobbys traditionalistes sont sur tous les fronts. Ce que l’on nomme « études de genre » est un champ de recherche qui met en tension rapports sociaux et sexes. Stéphanie Kunert, chercheuse au sein du laboratoire Elico, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Lumière Lyon 2 nous aide à comprendre pourquoi « dégenrer » les codes culturels dérange encore.

Jérôme Avenas : Dans un article de 2012 pour la revue SEMEN, vous avez rendu compte d’une pratique militante : le « dégenrage » des codes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Stéphanie Kunert : Il s’agit, pour des activistes LGBT, de questionner les normes de genre et les rôles sociaux sexués, en faisant bouger leurs lignes. Je prendrai pour exemple les pratiques de travestissement qui sont politiques : par exemple des ateliers drag king (voir sur ce sujet les travaux de Luca Greco) qui consistent à expérimenter le genre masculin, se travestir pour devenir, donc, un personnage masculin. Mais la pratique, ensuite, déborde le simple cadre d’une pièce close où les participant-e-s apprennent les techniques de travestissement et construisent leur personnage: car ensuite les drag kings sortent dans la rue et font l’expérience d’évoluer dans l’espace public en étant du genre masculin. Etre une femme dans l’espace public ce n’est pas du tout la même chose globalement que d’être un homme dans l’espace public. Les femmes sont traditionnellement éduquées à se sentir en sécurité uniquement si elles sont accompagnées, à ne pas rentrer seules la nuit, à ne pas se sentir maîtres de l’espace public. Ces ateliers participent de la prise de conscience de la dimension genrée de l’espace public. Ces ateliers et pratiques de travestissement participent de la prise de conscience des rapports de pouvoir structurels entre les classes de sexe.
De nombreuses autres pratiques existent, qui permettent de prendre conscience du sexisme et de lutter contre, par exemple le dégenrage de la langue, avec l’emploi des points ou tirets ou du E majuscule, pour cesser d’invisibiliser et minoriser symboliquement le genre féminin dans la langue. Par exemple dans une assemblée où vous comptez 99 femmes et un homme, au lieu de dire « les participants » vous écrivez « les participant.e.s » ou « les participant-es », ou « les participantEs ».

J.A : Dans le même article, vous évoquez le travail de Sadie Lune. Pouvez-vous nous parler d’elle ?

S.K : Sadie Lune est une performeuse et activiste, originaire de San Franciso, qui vit et travaille aujourd’hui à Berlin. Elle se décrit parfois comme une artiste absurdiste, je pense que ses performances, que ce soit sur scène ou dans la rue, ouvrent des espaces-temps qui questionnent les rapports sociaux dans ce qu’ils ont d’oppressif. Elle ouvre des parenthèses et des perspectives. Ainsi, elle a réalisé une performance de rue à San Francisco où, adossée à une publicité machiste, son corps et ses gestes venaient créer un sous-texte, un commentaire qui détournait le message publicitaire et en exhibait la dimension sexiste afin de la dénoncer. Sur scène je l’ai vue jouer un personnage d’Ève écrivant une lettre de rupture à Adam. Avec beaucoup de drôlerie et de manière percutante elle remettait en cause le fondement du mythe de la femme tentatrice et pécheresse, causant la chute de l’humanité déchue du Paradis, car dans son sketch tout est de la faute d’Adam… C’est alors la dimension sexiste des mythes religieux au fondement du catholicisme qui sont exhibés et dénoncés.

J.A : Quels sont les artistes actuellement qui nourrissent votre travail de chercheuse ?

S.K : Le travail de Bintou Dembélé en danse contemporaine est très fort et nécessaire. Les spectacles que Bintou Dembélé produit avec sa compagnie « Rualité » questionnent les modes d’expression et les regards sur les corps dans un contexte postcolonial. Je pense notamment à son spectacle Z.H. (Zoos Humains) dont elle a tiré un film (pour information ce film est disponible en DVD). En danse contemporaine le travail de Matthieu Hocquemiller m’inspire beaucoup aussi car il retravaille les représentations de la sexualité et de l’érotisme en déplaçant le regard du public, en détournant les façons habituelles de montrer le corps. Au théâtre c’est le travail de Rébecca Chaillon et Elisa Asilé de la Compagnie « Dans le ventre » que je trouve très novateur. Rébecca Chaillon nous questionne sur notre rapport au corps, à ce que le corps désire, ingère, à ce que nos appétits révèlent de notre rapport au monde, qui est à la fois intime et politique.

J.A : Selon vous, pourquoi « dégenrer » dérange encore ?

S.K : Parce que les rapports de pouvoir entre les classes sociales, les classes de sexe, les relations sociales déterminées par l’appartenance à telle catégorie racialisée, à telle origine géographique et culturelle, sont structurellement ancrées dans nos pratiques et perpétuées par les institutions (école, administrations, et dans le monde du travail en entreprises…). Dans certaines sphères des industries culturelles on peut observer un brouillage et une fluidité des représentations du genre, mais on observe aussi (et dans ces mêmes sphères) des rapports de pouvoir qui persistent et sont globalement toujours en défaveur du femmes, des personnes racisées. Si les représentations évoluent dans une certaine mesure on observe que structurellement les rapports de pouvoir sont toujours en défaveur des mêmes catégories (en termes de représentations, d’emplois, de salaires, etc.).

J.A : Vous avez participé récemment à l’Encyclopédie critique du genre parue à La Découverte. Avez-vous d’autres projets de publication ?

S.K : Je publie bientôt dans la revue Études de communication un article sur l’idéologie et la rhétorique masculinistes. Et je viens de publier dans l’ouvrage Matérialismes, culture et communication (volume 2, publié aux Presses des Mines et dirigé par Maxime Cervulle, Nelly Quemener et Florian Vörös) un chapitre sur Monique Wittig, théoricienne féministe marxiste, et auteure.


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