Amour, sexe et art contemporain : entretien avec Catherine Millet

14 février 2016 Par Araso | 0 commentaires

A l’approche d’une Saint-Valentin placée dans l’art sous le signe de la morosité des corps, de l’amour et du sexe, Toute La Culture a interrogé Catherine Millet. Qui d’autre que la directrice d’artpress et auteure de « La Vie Sexuelle de Catherine M. » pour évoquer avec nous cette sinistrose ambiante? 

Araso: Le paysage de la représentation de l’amour et du sexe dans la création contemporaine est assez morose. Est-on en train d’assister à une stagnation de la révolution sexuelle mise en marche dans les années 1970, qui place la jouissance et la liberté au coeur des pratiques?

Catherine Millet: Il y a toujours des représentations du corps aujourd’hui – peut-être même plus que dans les années 1970, où l’art était très dominé par l’abstraction. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de rapport au corps, mais on ne le voyait pas. Je trouve qu’au contraire, depuis un certain temps, si l’on pense au succès de quelqu’un comme Marlène Dumas, on assiste à une représentation du corps et même de la sexualité sous une forme qui est parfois osée voire dérangeante. Cette forme de représentation n’est certes pas hédoniste. Quand il y a du corps, c’est souvent dans une dimension solitaire, ce sont des corps assez torturés ou dans des situations qui sont étranges ou inquiétantes. On a souvent affaire à des corps disloqués ou un peu monstrueux. L’autre jour j’étais à la fondation Maeght où j’ai vu une exposition de sculptures et j’ai été très très frappée par celle du néerlandais Henk Visch : ce sont des corps très simplifiés dans leurs contours mais aussi très inquiétants, dans des poses souvent obscènes, dont on n’est d’ailleurs jamais très sur. Ces représentations sont tout sauf hédonistes.

A: L’exposition Bettina Rheims à la MEP en ce moment s’inscrit dans cette continuité, elle montre des images froides de femmes, des portraits solitaires.

CM: Oui, elle les abime d’ailleurs. J’ai écrit un texte il y a quelques années pour une série de photos qu’elle a réalisées (Héroïnes), dont il y a des exemples dans l’exposition. Elle choisissait délibérément des modèles qui sont des parangons de beauté et qu’elle couvrait de bleus, d’éraflures, les peaux étaient abimées… Soit les filles n’étaient pas maquillées, soit elles étaient maquillées pour accentuer les défauts de la peau. Néanmoins chez Bettina, ce ne sont pas toujours des femmes seules: il y a des femmes entre elles aussi! Ce qui est à mon sens un vrai sujet à interroger. Le thème homosexuel est très présent dans l’art, et c’est particulièrement frappant dans le cinéma. Il y a peut-être un effet de libération, d’autorisation des gens à traiter ce thème qu’est venu renforcer le mariage pour tous. Il y a un véritable surgissement de la relation homosexuelle sur la scène artistique.

A: Et du questionnement du genre.

CM: Je dirais que ça va ensemble.

A: A nouveau, que ce soit dans « Bang Gang  » qui part d’un cas de syphilis, dans « the Danish Girl  » qui traite d’une opération de réattribution sexuelle ou dans « Carol « , les sujets traités sont douloureux et résonnent d’actualité. Peut-on en déduire que depuis la révolution sexuelle des années 70, les mentalités ont si peu évolué?

CM: Je ne dirais pas cela. Le progrès va dans le sens d’une normalisation. On peut avoir des opinions très contradictoires sur cette normalisation, on peut trouver que c’est un bien ou un mal. Pour des gens de ma génération, qui avaient 20 ans en 1968, et y compris pour des personnes homosexuelles, ces bagarres de l’année dernière autour de la question du mariage entre des personnes du même sexe étaient assez surréalistes. Nous étions contre le mariage, nous étions pour l’amour libre, pour le fait de pouvoir passer de l’un à l’autre sans gage, etc. A l’époque, nous aurions dit que ces bagarres correspondent à un désir très bourgeois. Il y a un progrès dans les mentalités, puisqu’une majorité de français approuvent le fait que deux personnes du même sexe puissent se marier. Il y a de plus en plus de gens pour qui ce n’est plus un tabou. Je ne suis pas sure qu’à ce progrès des mentalités corresponde un progrès des moeurs. Ce n’est pas parce que les gens acceptent plus de choses de la part des autres qu’ils s’en autorisent autant pour eux-mêmes. Je pense que le mode de vie d’une façon générale et dans les pratiques sexuelles il y a moins de liberté que lorsque j’avais 20 ans. De ce point de vue, on peut dire qu’il y a une régression.

Il y a aussi le fait que tous ces cas de censure que l’on a vu surgir ces dernières années dans le cadre des arts plastiques, du cinéma, etc. démontrent sinon une reprise en main des courants réactionnaires le fait qu’il se manifestent plus. Je trouve exemplaire l’affaire de « Présumé Innocent » parce qu’après 10 ans d’enquête, elle a abouti à un non-lieu. Il y a eu une énorme publicité autour de cette affaire d’abord faite par les gens qui attaquaient les commissaires d’exposition et les artistes qu’ils avaient choisis. Ces milieux réactionnaires ont peut-être aujourd’hui plus de voix, crient plus fort, remuent plus les media qu’ils ne l’auraient fait auparavant. Néanmoins, ils n’ont pas eu gain de cause, ce qui prouve l’évolution des mentalités. En revanche, cela suscite de l’autocensure. On peut se poser la question de savoir si ce n’est pas pire qu’une censure imposée par l’état. L’état est surement plus libéral aujourd’hui qu’il ne l’était au début ou au milieu du XXème siècle! Même si aujourd’hui on peut dire que « Présumé Innocent » a fait jurisprudence et qu’il n’y aura ni condamnation des artistes ni des commissaires, aucun directeur de musée ou conservateur n’aura envie de s’embarquer dans un procès qui durera plus de dix ans. Il est prudent, et ce faisant, s’autocensure et modère les artistes avec qui il va travailler. Ce sont les effets pervers de ces actions spectaculaires et qui rendent les gens prudents, timides, à l’encontre même de leurs convictions souvent.

A: Au début de « La Vie Sexuelle de Catherine M. » il est question du rapport entre permissivité et transgression. Catherine M. est dans une démarche de permissivité et non pas de transgression. Aujourd’hui il semblerait que, bien que les codes de la transgression se soient déplacés, le schéma soit resté le même. La notion de transgression reste très présente dans les rapports amoureux et les rapports sexuels. Comment l’expliquez-vous?

CM: Cela dépend de la libido de chacun. Pour certaines libidos la transgression est un moteur érotique. Pour moi cela correspondait à un érotisme très désuet. Cela ne veut pas dire que nous n’étions pas nourris d’une certaine littérature et notamment Sade et George Bataille, mais dans les pratiques ce n’était pas de la transgression. Les gens qui se promenaient nus à Woodstock n’étaient pas dans la transgression! Il s’agissait d’une énorme communauté de gens qui tous vivaient dans cette nudité et cette liberté sexuelle. Mon état d’esprit correspondait plus à ça que l’idée sadienne d’une sorte d’élite qui se met en marge de la société pour accomplir des actes que la société réprime. Je pense qu’il y a toujours aujourd’hui des personnes pour qui le mécanisme érotique passe par la transgression. C’est d’autant plus excitant qu’on fait quelque chose que la grande majorité des autres s’interdit.

A: Avec l’utilisation massive des applications de « dating » par toute une génération, il semblerait qu’une nouvelle norme sociale ait émergé, qui prône l’hyper-consommation de sexe, et le sur-accompagnement plutôt que la solitude. Et comme toute norme, elle engendre la marginalisation des individus qui ne s’y conforment pas. La sexualité et les rapports amoureux en 2016 resteraient donc très normés.

CM:  Je ne peux pas en témoigner. Je me méfie de cette conception qui consiste à affirmer que le trop devient la nouvelle norme. Il me semble que cette pratique est surtout réservée à une majorité de jeunes urbains branchés, comme l’était pour la génération d’avant la pratique de l’échangisme. En réalité, la liberté sexuelle n’a jamais concerné qu’une minorité de gens dans la pratique. Vous pouvez vous trouver dans un milieu, comme cela était mon cas, qui a cette liberté, ces pratiques et cette tolérance, ce qui vous permet d’affirmer « C’est mon milieu » et en soi cela peut faire un phénomène social. Mais si l’on considère la société dans son ensemble, je pense qu’à toutes les époques cela représentait une minorité. Dans certains milieux on vit sa sexualité d’une manière plus aventureuse que la grande majorité des gens. Les moyens technologiques ont changé, les pratiques pas nécessairement.

A: Quid du fait que la technologie permette de faire de l’amour un produit de consommation?

CM: Il y a toujours eu des « addicts », des gens qui ont eu cette pratique d’une manière compulsive. Je fais souvent référence au livre qu’a publié Jean-Jacques Pauvert qui est la traduction de l’ouvrage d’un auteur anglais resté anonyme, « My Secret Life« . Il s’agit en 7 ou 8 tommes du recensement de tous les actes sexuels pratiqués par cet homme avec tout ce que son paysage comportait de gente féminine. C’est l’exemple-même d’une pratique sexuelle très obsessionnelle qui prend toute la place dans la vie. Il n’avait pas d’appli, mais sa position sociale lui permettait énormément de rencontres. Ce genre de pratique n’a sans doute qu’un temps, c’est bien pour s’amuser, pendant quelques années. Peut-on avoir cette pratique pendant toute sa vie? Je suis sceptique. A moins d’être obsessionnel comme dans Shamele film de Steve McQueen.

A: Pour conclure, peut-on dire effectivement qu’en terme d’amour et de sexe tout reste à construire, malgré le constat actuel d’un paysage relativement morose?

CM: Il y a tellement d’autres facteurs qui entrent en jeu et pas seulement le rapport que chacun entretien avec sa sexualité. Il y a notamment des facteurs sociaux. La crise économique peut bien entendu avoir une influence sur la sexualité des gens. Le fait que l’on ait quasiment la guerre chez nous et qu’émerge cette conscience que des actes de guerre peuvent survenir à l’intérieur de notre pays ne met pas en situation d’imaginer que des corps jouissants. On commence à voir des cadavres au coin de la rue et cela aussi peut expliquer ces représentations du corps. Même si l’on ne passe pas notre temps à regarder le journal télévisé ou à réfléchir à ces sujets, cela doit nous affecter quelque part, même inconsciemment. Il s’est forcément installé à cause de ça une morbidité dans la vision du corps qu’il n’y avait pas dans les années 60-70s où l’on avait l’impression que la société progressait vers un mieux-être, où l’on était en train de bâtir l’Europe, où le climat était positif. Débarrassés de ces angoisses qu’avaient connues les générations précédentes, on ouvrait une époque au plaisir.

Visuels © DR


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