Théâtre
Une bête ordinaire aux Déchargeurs, une claque nécessaire.

Une bête ordinaire aux Déchargeurs, une claque nécessaire.

11 novembre 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

La metteuse en scène Véronique Bellegarde affronte tous les périls en se saisissant du texte de Stéphanie Marchais sur les pubertés précoces. Avec celle-ci, elle en écrit une adaptation théâtrale; la pièce est magnifique,  furieusement angoissante et définitivement indispensable.

La pièce cache un manifeste contre les perturbateurs endocriniens présents partout aujourd’hui dans notre alimentation et l’air que nous respirons. Ces perturbateurs affolent chez de très jeunes filles les cycles hormonaux, une pollution muette dont on repère difficilement les responsables tant ils sont nombreux et systémiques. La pièce s’attache à l’histoire d’une jeune fille dévastée par une puberté physiologique très précoce. Aujourd’hui devenue femme elle nous livre un témoignage poignant de sa petite enfance lorsqu’à sept ans ses seins ont poussé et ses règles apparues; elle nous raconte comment en CE1 elle a fait commerce de sa nubilité précoce inaugurant la sortie de l’innocence.  Elle s’inventera un ami imaginaire, un père héros de la TV, ennemi public numéro un et la nuit elle fuira la maison pour nourrir ses rêveries sur le manège en bois du quartier.

Dans sa chambre d’enfant devenue trop petite pour elle, notre héroïne malgré elle (Jade Fortineau) livre dans un long monologue le récit de ce qu’elle fut ; une Alice victime du biologique et déniaisée trop tôt. Bord plateau, un musicien, Philippe Thibault accompagne ses aveux. Il figure l’autre, le père absent, le hors champ, le futur de cet enfant brisé, il est aussi notre représentant sur scène. Il est le public et nous apaise car nous sommes bouleversés jusqu’à l’étouffement . Le rythme est soutenu. La tension frise parfois la limite du supportable. Dans des fulgurances, un échange de regards entre la femme et le musicien ouvre une respiration, nous libère et  soulage notre angoisse. C’est adroit. Le texte formidable laboure avec force et violence son sillon. Notre expérience de spectateur puise son plaisir dans ce montage rude aux rares respirations et à l’interprétation éblouissante de Jade Fortineau.

La chronique vertueuse de cette bête ordinaire se double d’un grand moment de théâtre, de ce théâtre de la cruauté qu’Antonin Artaud nous espérait.  A ne pas rater avant le 30 novembre.

 

 

Une bête ordinaire de Stéphanie Marchais, aux Déchargeurs, du 5 nov 2019 au 30 nov 2019. Durée : 1h

Lien de réservation

crédit photos : ©Kymberley Elys

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