Théâtre
Prendre le risque du trouble, prendre le risque de la rencontre

Prendre le risque du trouble, prendre le risque de la rencontre

21 juillet 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Le festival Paris l’été programme, du 20 au 22 juillet, un spectacle au titre intrigant : Strip : au risque d’aimer ça, de la compagnie Libre Cours. Comme son nom le suggère, le spectacle propose de s’immiscer un peu dans la vie de celles et ceux qui font le striptease, en explorant cet univers plutôt du côté des travailleur.se.s, avec une dimension documentaire et autobiographique mêlée au geste théâtral.

Le spectacle procède d’une intuition géniale : le striptease, les lieux où il se pratique, les gens qui le font ou le regardent, constituent un creuset d’émotions fortes, de fragilités mises au jour, de libération des pulsions et de troublantes confessions. En s’intéressant à l’envers du décor, on découvre toute la puissance du geste de se mettre à nu, toute la beauté et toute l’humanité qui s’y révèlent au sein de cet environnement où les codes et les habitudes mettent à l’abri, autorisent le lâcher prise, où le frisson – pas nécessairement toujours de nature sexuelle – se propage de proche en proche.

On y découvre des témoignages vidéos d’anciennes stripteaseuses qui disent la difficulté du métier, mais aussi l’amour qu’elles lui portent, les possibles qu’il ouvre, le trouble et la jouissance – l’un des chapitres s’intitule « Au risque de la jouissance » – mais aussi l’acceptation de soi, le pouvoir que donne le fait d’oser ce que personne n’ose, et les rencontres, qui peuvent être belles, et fortes, et marquer pour une vie. Au plateau, deux interprètes donnent à entendre qu’elles aussi elles se sont effeuillées au Chochotte, un club de striptease, par hasard ou par choix. Elles racontent la découverte, la liberté, la fragilité touchante de certains clients – même si sûrement d’autres ont été agressifs ou mal intentionnés.

Le club de striptease, lieu d’humanité ? Sans doute, comme d’ailleurs le sont tous les lieux où les travailleur.se.s du sexe exercent leur métier. Comme le dit l’une des personnages : « J’ai réalisé que nous étions des assistantes sociales de l’extrême ». Le théâtre, jaloux du striptease ? On sent que ce pouvoir d’émouvoir à l’extrême, de bouleverser par un mot, une épaule dénudée, un regard accordé, est l’objet sinon d’une jalousie professionnelle, du moins d’une reconnaissance. Aussi entend-on quelques vers de Racine : quand une Phèdre prise de passion, à moitié nue et couverte de cire brûlante, confesse en un souffle rauque « Je sentis tout mon corps et transir et brûler », il faut reconnaître que l’alexandrin, chargé de tout le trouble lentement instillé par le spectacle, prend une toute autre dimension que quand il est sussuré sur la scène de l’Odéon.

Au-delà du dispositif scénique qui fait ressembler le théâtre à un boudoir, et au-delà de l’invité faite, de place en place, à une personne du public de s’éclipser 7 minutes pour un passage par le « salon privé », c’est la qualité d’interprétation qui tient le spectacle. Les deux comédiennes sont justes, se tiennent dans un endroit d’équilibre précaire entre l’honnêteté de la confession et une forme de séduction trouble, faite pour inciter le public à se glisser au plus près du récit plutôt que de rester à distance. La volonté est très clairement de réduire à néant le quatrième mur, de susciter l’identification, chacun et chacune à son endroit, qui dans le fantasme de se montrer, qui dans le fantasme de regarder.

Au final, même si on sent toute la puissance émotionnelle potentielle qui affleure sous la surface, on n’en ressent pas le plein effet. Le spectacle reste un peu à la surface, ne bouscule pas autant qu’on aurait attendu. On pensait subir un électrochoc, il semblait que le spectacle en faisait la promesse, et, finalement, on n’est pas radicalement surpris ou bouleversé, même si on est touché, quand même, par les personnages. Peut-être est-ce dû au croisement de trop d’éléments sur scène – théâtre, documentaire filmé, pole dance, chanson… – bien qu’on ait trouvé qu’ils étaient amenés avec fluidité, dans heurts. La candeur des confessions, le courage de la mise à nu physique autant que psychique, tout devrait concourir à un grand moment de trouble et d’émotion, mais cela ne prend pas tout à fait, à un petit rien près. On est tenté de faire l’hypothèse que le lieu de représentation, trop vaste, qui tient trop le public à distance – même si les interprètes prennent soin d’aller jusqu’au premier rang pour le frôler – empêche le glissement de se faire.

Strip : au risque d’aimer ça reste un spectacle au sujet passionnant, avec un traitement courageux autant qu’intelligent. On peut prolonger l’expérience avec des casques de réalité virtuelle, qui permettent l’immersion – et l’identification – dans la relation entre la stripteaseuse et son client.

Au lycée Jacques Decour jusqu’au vendredi 22 juillet.

 

GENERIQUE

Mise en scène et interprété par Julie Benegmos et Marion Coutarel

Interviews des stripteaseuses filmés par Julie Benegmos

Scénographie et costumes Aneymone Wilhelm

Univers musical Alban Legoff

Création lumière Maurice Fouilhé

Regards extérieurs Maxime Arnould et Nicolas Herredia

Photo : DR

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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