Marionnette
« Poli Dégaine », et ça tire dans tous les sens

« Poli Dégaine », et ça tire dans tous les sens

18 septembre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Premier spectacle dans le répertoire de la Cie La Pendue (Romuald Collinet et Estelle Charlier), Poli Dégaine se propose sous les atours d’un spectacle de marionnettes à gaine en castelet, faisant appel à toute la tradition du spectacle de Polichinelle. Il en recueille toute l’irrévérence, et allie la maîtrise parfaite de la technique (manipulation, rythme, musicalité) à la volonté d’en dépoussiérer les thèmes tout en malmenant les codes du castelet. Le public est ravi et rit aux éclats. Ringarde, la gaine? Certainement pas ici. Un choix de programmation judicieux du Festival mondial des théâtres de marionnettes.

Affiche du spectacle Poli Dégaine

La Pendue n’est pas la seule compagnie de marionnettes à s’être emparée de techniques et de personnages dits traditionnels. La gaine est une excellente candidate pour l’exercice, à condition de ne rien céder à l’exigence technique (c’est une marionnette qui tolère mal les approximations). A cette condition, on peut en tirer des choses magnifiques, parce qu’elle porte en elle un potentiel iconoclaste, jouisseur, brutal, qui envoie facilement valser les conventions sociales et spectaculaires. Poli Dégaine est clairement de cette tradition renouvelée, qui consiste à garder l’énergie, l’humour et l’esprit frondeur, pour créer un spectacle subversif qui joue sur les codes, avec obstination, jusqu’à ce qu’ils ploient et qu’ils cassent finalement.

Principalement, ce sont les codes du castelet et de la gaine même qui en prennent pour leur grade. La représentation commence par un concert – de 7 minutes – de Martin Kaspar Orkestar, homme orchestre capable de véritables prouesses avec ses instruments à vent (c’est lui qui accompagne Estelle Charlier dans le fabuleux Tria Fata). Romuald Collinet joue les bonimenteurs, accueille les spectateurs, s’amuse des masques et des réactions du public, multiplie les allusions au contexte, qu’il s’agisse de politique, de crise sanitaire ou d’un concert qui fait ses balances non loin. Les entrées des marionnettistes dans le secret du castelet ne sont jamais définitives, ce dernier s’ouvre et se ferme pour opérer des bascules brutales entre l’espace scénique des marionnettes et l’espace de jeu plus large des acteurs. Cette drôle de boîte à cacher les manipulateurs devient donc un prétexte à jouer et à surprendre, et La Pendue en tire de beaux effets comiques. Ce qui est bluffant, c’est de voir comment la convention de jeu – le croire-vrai des spectateurs qui se laissent convaincre que les personnages sont des êtres complets et autonomes – peut être fracassée et renouée encore et encore, dans un rythme de plus en plus effréné au fur et à mesure que ces allers retours deviennent la nouvelle convention nouée avec le public. Il n’empêche, ça demande du talent.

Les péripéties classiques de Polichinelle sont aussi revisitées avec malice. Polichinelle marié, Polichinelle papa, Polichinelle et la mort, qui a déjà vu un spectacle hérité de la tradition de Pulcinella reconnaît tout de suite les motifs… pour ne plus les reconnaître aussi sec. La narration multiplie les pirouettes et les pieds de nez, se moque d’elle même, avec une verve et une énergie qui font mouche. L’exagération peut surgir partout, à tout propos. Les marionnettistes peuvent être pris à partie par leurs créatures. Un pied de nez à une tradition qui était elle-même un pied de nez, en quelque sorte.

Et puis, et quand même, il faut saluer le travail impeccable de Romuald Collinet et d’Estelle Charlier en tant qu’interprètes. Leur voix est souvent dissimulée par l’usage de la pratique (ou de la pivette, comme Romuald Collinet préfère l’appeler), ce sifflet qui la déforme, et pourtant tout est clair et immédiatement évident à saisir. Les marionnettes sont dégantées et regantées à un rythme infernal, les poursuites à quatre mains obligent à des prouesses de synchronisation des déplacements dans le castelet, et rien n’en transparaît vu de l’extérieur. On ne voit qu’un phrasé impeccable, qui insuffle la vie aux personnages, un rythme tenu à la milliseconde, un parfait sens de la musicalité de la gaine (avec ses impacts – des marionnettes les unes contre les autres, contre les bâtons ou la bande – et ses voix qui vont parfois pousser la chansonnette). Toutes les intentions iconoclastes, toute l’audace du propos et de la mise en scène, ne seraient pas grand-chose sans cette maîtrise technique. Nul doute que la fluidité du spectacle tient aussi au fait qu’il a joué de longues années, mais cela n’ôte rien a ses mérites.

On peut y aller les yeux fermés. Dans une toute autre veine que le magnifique Tria Fata, poétique et émouvant, mais c’est tout aussi bon dans un genre satirique et déjanté, qui doit sans doute une partie de son succès à la jouissance d’un effet de catharsis puissant pour les spectateurs. 

GENERIQUE

Mise en scène et interprétation : Estelle Charlier et Romuald Collinet
Conception et scénographie : Romuald Collinet
Marionnettes : Estelle Charlier
Conseiller en tout et rien : Romaric Sangars

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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