Théâtre
Platanov mais… un Tchechov qui parle au présent au Théâtre de l’aquarium

Platanov mais… un Tchechov qui parle au présent au Théâtre de l’aquarium

24 mars 2012 | PAR Celeste Bronzetti

Le Théâtre de l’Aquarium et le décor renouvelé par l’air printanier de la Cartoucherie accueillent Platanov mais… , un spectacle qui dégage toute la sincérité de l’analyse humaine de Tchekhov, mais aussi la liberté d’une exploration actuelle de la vie intérieure de ses personnages.

Sept jeunes amis se retrouvent pour un week-end ensemble : c’est aussi une bonne occasion pour fêter le retour de l’été. Un couple nouveau s’est formé pendant la séparation hivernale, mais la nature des relations qu’entretiennent les personnages est restée la même : les communications et les échanges du groupe semblent tourner autour de la personnalité imposante de l’un d’entre eux, Platanov. Son humour mordant et cynique ne laisse personne indifférent : un mélange de respect, d’admiration, de haine et d’attraction affectent en mesures variables toutes les dispositions à son égard. Aucun de ses amis ne saurait expliquer la nature du sentiment que sa présence dégage, mais tous, sans exception, sont, tôt ou tard, touchés par l’insatisfaction maladive et ambiguë de ce personnage incapable de vivre sa vie jusqu’au bout. Il rend les femmes folles par son incapacité à répondre à toute question de façon claire, par sa fierté hautaine et cruelle, par son regard intelligent profondément séducteur et maudit.
La capacité de Tchechov de dresser des portraits humains effrayants pour leur authenticité, qualité qui semble caractéristique d’ailleurs de toute la littérature russe, est intacte. Ce que la crépitante compagnie du >Théâtre à cru, dirigée par Alexis Armengol, ajoute à cette pièce d’un Tchechov débutant dans le théâtre, c’est un regard moderne. Ce même regard devient capable de mettre en lumière à la fois l’actualité d’un auteur classique et la puissance de l’approche expérimentale du théâtre contemporain : la recherche d’un mélange expressif des langages artistiques et l’importance de premier plan donnée au spectateur. On a l’impression de voir la place de ce dernier s’étendre toujours plus, jusqu’au moment où ce sont les personnages qui mettent en scène la lecture du texte littéraire, en jouant la partie du lecteur-spectateur : les personnages impliqués dans l’action se trouvent à l’arrière-plan, mais leur voix sortent des micros devant lesquels les autres acteurs récitent leur partie. Cette allusion au doublage n’est pas la seule référence cinématographique rencontrée. Comme au cinéma, les dialogues se croisent et s’interrompent, plusieurs personnages autour de Platanov lui parlent, il est au centre de plusieurs scènes au même temps, sur la même scène.
Les temps serrés de l’action dans la partie finale renvoient à l’écart qui sépare le texte littéraire lu de sa mise en scène et à l’influence du cinéma sur la réflexion théâtrale contemporaine. D’ailleurs la musique aussi intervient dans cette évocation de l’espace cinématographique, dans lequel les états d’âme et les atmosphères sont souvent chantés plutôt que verbalisés.
La vivacité frétillante de Sasha, femme de Platanov, qui se transforme en Grékova, puis en chanteuse et pianiste, anime le spectacle d’une énergie émouvante : elle personnifie le sommet du professionnalisme éclectique de la compagnie tout entière.

L’opération admirable que Armengol a fait sur la pièce de jeunesse de l’écrivain et dramaturge russe semble être bien décrite par cette réflexion de Françoise Morvan, traductrice de la dernière édition de Platanov :

« En mettant à jour ce réseau souterrain, et en le mettant en relation avec les passages jusqu’alors retranchés, nous avons eu l’impression de voir surgir une pièce nouvelle, beaucoup plus riche et beaucoup plus profonde, confirmant certaines interprétations, en infirmant d’autres et nous proposant d’autres énigmes à résoudre comme pour nous inviter à poursuivre l’expérience – et, ce qu’il reste de cette expérience, en fin de compte, c’est qu’après tant d’investigations, de tâtonnements, de répétitions, nous en sommes encore à découvrir cette pièce manquée comme une pièce neuve et la trouver à chaque relecture plus passionnante ».

Deux traductions, celle de Morvan et celle de Armengol, l’une pour la littérature, l’autre pour le théâtre. Une même force d’investigation de l’univers tchechovien pour deux objectifs différents qui reportent à la surface, les deux, un portrait extrêmement lucide de l’homme moderne.

 

Visuel : (c) Marie Pétry

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