Théâtre

Maudit soit l’homme, l’abécédaire tragique d’Angélica Liddell

Maudit soit l’homme, l’abécédaire tragique d’Angélica Liddell

11 juillet 2011 | PAR Christophe Candoni

C’est la révélation de la dernière édition du Festival d’Avignon. Avec « La casa de la fuerza » et « El ano de Ricardo », deux spectacles repris la saison prochaine à Paris, Angélica Liddell avait provoqué un véritable choc et secoué le public. Elle revient cette année dans la salle de spectacle de Montfavet où elle présente « Maldito sea el hombre que confia en el hombre (Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme ») : un projet d’alphabétisation ». Chaque lettre est liée à un mot, elle décline l’alphabet, dit avec force ses obsessions, sa subjectivité, sa vérité, et porte un regard radicalement pessimiste sur le monde et l’humain. D comme douleur, H comme haine, M comme méfiance, R comme rage ; cela en dit long sur la capacité de révolte et d’indignation de l’interprète espagnole qui, à elle seule, séduit et bouleverse. Toutefois, elle signe un spectacle exagérément long et variablement percutant.

Un groupe de jeunes filles déguisées évoluent gentiment, sautent, dansent devant et autour d’arbres peints sur une version française de la célèbre chanson « Porque te vas ». L’ambiance récréative et le plaisir du jeu propre à l’enfance rappelle une kermesse d’école. La simple scénographie évoque aussi une sorte de jardin d’Eden, un paradis perdu bientôt souillé par des corps morts de lapins qu’Angélica Liddell et ses partenaires tirent par les oreilles pointues. Un cadavre humain tombe des cintres, des cannettes métalliques jonchées sur le sol sont jetées rageusement contre les murs avec un besoin viscéral de saccage. A la fin, ce n’est plus qu’un cimetière d’animaux empaillés et de corps nus ensanglantés. Cet espace de conte de fée devient celui de la condamnation de l’innocence, de l’enfance bafouée. C’est tout le sujet d’Angélica Liddell qui produit un discours cru, chaotique, désorganisé pour interpeller sur la brutalité et la barbarie du monde.

Si la représentation pêche d’une profondeur et d’un intérêt pas toujours constants – certains passages sont du pur remplissage et c’est dommage – on est absolument touché et conquis par la personnalité complexe et paradoxale de l’artiste, son investissement et sa sincérité totale. Car elle ne triche pas et se donne entièrement dans une longue logorrhée au cours de laquelle elle se débat avec ses humeurs les plus sombres. Elle déverse, éructe, en mots, en cris ou en chansons, toute la rage qu’elle ne peut pas, ne veut pas contenir dans son petit corps frêle et nerveux. Ses excès compensent nos tiédeurs et font du bien. Elle brûle d’une énergie combative, agressive, tout en dévoilant sa fragilité, déclarant que ce sont les pleurs qui la font tenir. C’est ce qui est bluffant et troublant dans sa performance. Elle livre abruptement sa colère et aussi sa tristesse mélancolique, dynamite tous les discours convenus, fait sauter les idées sécurisantes sur la famille (avec une référence à Wittgenstein) sur la société et son organisation hiérarchique, déclare la guerre à la pensée intello-bourgeoise, aux chefs d’état qu’elle appelle ironiquement les « champions de la civilisation ». Elle croit plutôt en l’individu, en sa force de résistance et de dissidence.

Quelques gestes esquissés, des caresses sur la joue de Lola, sa compagne de route dans le spectacle, d’autres étreintes moins furtives, des interventions de jeunes acrobates, semblent vouloir dire qu’une harmonie est malgré tout possible. La musique joue également un rôle essentiel car elle réunit les êtres, comme la vertu salvatrice des pièces pour piano de Schubert et les larmes qui rendent ce monde qu’elle déteste un peu plus supportable.

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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