Théâtre

Magistrale Zerline de Broch au Théâtre de l’Athénée

Magistrale Zerline de Broch au Théâtre de l’Athénée

15 mai 2011 | PAR Yaël Hirsch

Jusqu’au 28 mai, le Théâtre de l’Athénée extrait la servante Zerline des pages des « Irresponsables » (« Die Schuldlosen ») du romancier allemand Hermann Broch. Incarnée par l’irrésistible Marilù Marini et mise en scène avec tact par Yves Beausnesne, la vieille domestique s’épanche avec autant de rancœur que de psychologie dans une traduction française qui rend ce personnage provincial et weimarien  bien proche de nous… Magistral.

Le jeune Andreas (Brice Cousin) loue une chambre chez la Baronne W., dans une petite ville de l’Allemagne pré-hitlérienne. Alors qu’il fait la sieste, un après midi, la servante Zerline (Marilù Marini) entre colporter les ragots de la maison – en apparence très comme il faut. Petit à petit, les bruissement traditionnelle de ce pot-bouille s’approfondissent et Zerline finit par raconter toute sa vie de femme, inextricablement liée à celle de sa maîtresse, la baronne W, qu’elle sert depuis 30 ans,  de  son mari, président de la cour d’assise et de leur fille, Hildegarde, qui est en fait la bâtarde du séduisant et libertin M. von Juna. L’amertume le dispute à  la sociologie, et la rancœur à la psychologie dans ce texte foudroyant qui prouve, encore une fois qu’il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre.

Par un tour de force, le scénographe Damien Caille-Perret a réussi a transformer la majestueuse scène du Théâtre de l’Athénée en cette chambre louée par un pauvre étudiant mille fois décrite dans la littérature allemande du début du 20e siècle. Pénombre, combles, lit en fer miteux et défait, le décor est bien vite planté et c’est dans cette médiocrité que Zerline va pouvoir s’épancher. Si cette Zerline très âgée a  partagé le triste sort des filles de la campagne exportées en ville, elle a aussi bien changé depuis « Don  Giovanni » de Mozart, et l’on sent dans son discours que les idées de Freud ont connu le succès. Le texte, magistralement interprété dans un français proche de nous est livré avec un léger accent argentin par la rayonnante égérie d’Alfredo Arias, Marilù Marini. Broch, qui se disait lui-même proche de la passivité des femmes dans son Autobiographie psychique (1942), habite avec génie le ressenti de celle qui n’a pu être que la maîtresse de l’amant de … sa maîtresse.

Le texte, si juste et si profond sur les trios amoureux une fois débarrassés du mensonge romanesque pour plonger dans la boue féconde de la psychologie repose sur les deux personnages : Brice Cousin en interlocuteur attentif, et qui rappelle en même temps la société de son époque, et Marilù Marini, résumant en 1h10 tous les émois de la vie d’une domestique qui est loin d’être un cœur simple. Les deux acteurs sont dirigés par Yves Beausnesne vers une économie de mouvements qui met avant tout le texte en valeur; un texte foudroyant de justesse, encore relevé par les éclairages de Joël Hourbeigt.

Pour ceux et celles qui ne connaissent pas encore l’oeuvre magistrale d’Hermann Broch, juif-allemand exilé aux États-Unis, converti au christianisme, démocrate engagé, féru de psychologie et d’esthétique, et surtout  maître du roman moderniste en langue allemande à part égale avec Musil, Döblin et Thomas Mann, ce « Récit de la servante Zerline » est une parfaite introduction a la richesse de son écriture. Un avant-goût des « Irresponsables », bien sûr, dont le récit est extrait, mais également de deux autres œuvres majeures : « Les somnambules » que Hannah Arendt avait intensément promus aux États-Unis, et la somptueuse « Mort de Virgile ». Qu’une pièce puisse à ce point rendre hommage l’auteur qui l’a inspirée, rappelle à bon escient qu’au delà de toutes les expérimentations, cette fidélité salutaire produit souvent un grand moment de théâtre.

Autour du « Récit de la servante Zerline », ne manquez pas la projection du délicieusement pervers « Servant » de Joseph Losey (1963), avec Dirk Borgarde, lundi 16 mai à 20h30, en partenariat avec le cinéma le Balzac (11, rue Balzac, Paris 8e, m° Charles de Gaulle/ Etoile, 9 euros /5 euros sur présentation du billet de la pièce de Broch)

Pour ceux et celles qui iraient voir la pièce mardi 17 mai, la représentation sera suivie de commentaires à chaud du metteur en scène et de l’équipe artistique.

Enfin, la réjouissante programmation 2011-2012 de l’Athénée est parue, vous pouvez la consulter en lisant notre article ou sur le site du théâtre.

Crédits photo : Guy Delahaye

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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