Théâtre

L’Eveil du Printemps de Frank Wedekind mis en scène par Clément Hervieu-Leger à La Comédie Francaise.

L’Eveil du Printemps de Frank Wedekind mis en scène par Clément Hervieu-Leger à La Comédie Francaise.

23 avril 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Clément Hervieu-Leger construit dans la salle Richelieu de la Comédie française un magnifique moment de théâtre avec le texte de Frank Wedekind. Si la puissance de l’oeuvre est respectée, son habituelle lecture est abandonnée.

Du grand spectacle.

Dans le décor d’opéra de Richard Peduzzi, un décor ténébreux et écrasant, un subtil faisceau de lumière enveloppe la jeune Wendla Bergmann (incontournable et talentueuse Georgia Scaliet) qui se réveille, elle vient d’avoir 14 ans. Sa mère (Cécile Brune à la présence magnétique dès le premier mot) s’avance tenant à bout de bras une robe neuve pour les 14 ans de sa fille, une robe plus longue, plus décence, une robe de pénitence dira la jeune Wendla. On parlera trois heures durant de l’éveil à la sexualité de l’adolescence.

La pièce s’articule autour de deux adolescents aux destins en miroir. Melchior est libre penseur, bien dans sa peau, curieux et transgressif. Moritz est timide, inhibé. Celui-ci va prendre celui-là comme modèle et mentor. Chaque question, chaque modalité problématique de la sexualité naissante est interrogée dans la fraîcheur de cet éveil aux sens qui sert de baptême à ces questions : la masturbation, la différence des sexes, l’orgasme féminin, le masochisme, la séparation des générations, l’homosexualité. Le texte génial de Wedekind est un trésor de pensée et de réflexions. À l’époque du voile islamique, de l’homophobie ou des sites youporn, le texte soutient l’actuel, pose l’équation universelle de la sexualité lorsqu’elle se déplie à l’adolescence. Le texte parcourt cette équation initiée par le seul plaisir des organes d’un bord à l’autre, entre la toujours à défendre égalité des sexes et des autres sexualités, et à l’autre bout la désespérante pornographie.

La production est digne de ce que la maison de la place Collette sait nous offrir de meilleur aussi haut de gamme qu’inoubliable. Sébastien Pouderoux est très convaincant dans le rôle de Melchior. Au talent de Georgia Scalliet répond ceux des merveilleux personnages de mères, de Cécile Brune et de Clotilde de Bayser. Christophe Montenez, Moritz, confirme ici son habilité par un jeu pluriel et sincère. Michel Favory est épatant. Richard Peduzzi le scénographe de tous les spectacles de Patrick Chereau affronte avec brio la difficulté d’une pièce aux trop nombreux tableaux; il signe un décor somptueux. La lumière est de Bertrand Couderc, on retrouve sa patte repérée lors du Romeo et Juliette de Shakespeare monté en 2017 par Eric Ruf ou confirmée actuellement dans  Poussiere de Lars Noren. Ajoutons à nos louanges les costumes de Caroline de Vivaise et la musique originale en légères touches de Pascal Sangla.

Manque  l’amour.

Plus de cent ans après sa création, la  pièce entre au répertoire du Français légitimée par la puissance de son texte et par sa vision fine et éclairée. La lecture de Clement Hervieu-Leger insiste sur la fable sociale et fait l’impasse sur la profondeur habituelle de l’oeuvre qui fut  décriée en son temps pour sa subversion. Alors même que la subversion n’a pas survécu, l’acuité analytique applaudie par Freud à l’époque est abandonnée dans cette version.  L’énigme de l’adolescence et son mystère sont décrits de façon littérale sans dimension psychologique. Le décor lugubre, les costumes tristes et les traits caricaturaux des adultes inventent une partition en rupture avec l’esprit de l’adolescence, l’univers est sinistre autant que pessimiste. Il manque la joie mêlée de dynamisme propre à la jeunesse. Sauf la magnifique prestation de Clotilde de Bayser, Hervieu-Leger oublie le bouillonnement des plaisirs et l’érotisation terrifiante des corps. Les comédiens du Français semblent bien timides à incarner le débordement du désir et le désordre de la pensée qui signent cette période de la vie. Sans le motif du débordement, rien ne paraît plausible. Moritz va se suicider; Melchior va sauver son âme par le truchement d’un guide. Il suivra un homme masqué qui, en l’invitant à disjoindre sentiment de culpabilité et sexualité, l’aidera à devenir un homme. Melchior apprendra de l’homme masqué comment on devient adulte en pratiquant le faux semblant par une rupture obligée avec la spontanéité joyeuse et animale de la jeunesse. La pièce originelle chemine poussée par la quête compulsive des ados pour la jouissance des organes avant au dernier acte de partir masqués vers la quête de l’amour. Mais chez Clément Hervieu-Leger l’homme masqué n’est pas masqué, il ressemble à un chanteur forain du métro parisien. Pas de faux semblant, pas de maturité et pas d’amour donc, seulement le pessimisme qui marque peut être l’époque.

Clément Hervieu-Leger rate Freud cependant que restent un très grand spectacle et un texte magnifique.

 

 

 

Mise en scène : Clément Hervieu-Léger
Traduction : François Regnault
Scénographie : Richard Peduzzi
Costumes : Caroline de Vivaise
Lumière : Bertrand Couderc
Musique originale : Pascal Sangla
Son : Jean-Luc Ristord
Maquillages et coiffures : David Carvalho Nunes
Collaboration artistique : Frédérique Plain
Assistanat à la scénographie : Laure Montagné

 

Avec

Michel Favory
Legrappin et le pasteur Kahlbauch
Cécile Brune
Mme Bergmann
Éric Génovèse
M. Gabor et l’Homme masqué
Alain Lenglet
le professeur Fliegentod et le rentier Stiefel
Clotilde de Bayser
Mme Gabor
Christian Gonon
le professeur Hungergurt et le docteur Von Brausepulver
Julie Sicard
Ilse
Serge Bagdassarian
le recteur Sonnenstich
Bakary Sangaré
le professeur Knüppeldick, Ziegenmelker et le Serrurier
Nicolas Lormeau
le professeur Zungenschlag, l’oncle Probst et le docteur Procuste
Georgia Scalliet
Wendla Bergmann
Sébastien Pouderoux
Melchior Gabor
Christophe Montenez
Moritz Stiefel
Rebecca Marder
Thea
Pauline Clément
Martha Bessel
Julien Frison
Hans Rilow
Gaël Kamilindi
Ernst Röbel
Jean Chevalier
Otto et Ruprecht
Matthieu Astre
Helmuth
Robin Goupil
Robert et Reinhold
Aude Rouanet
La mère Schmidt
Juliette Damy
Ina Müller
Alexandre Schorderet
Diethelm

Crédits Photos  © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française.

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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