Théâtre

Les territoires inégaux de Baptiste Amann

27 septembre 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Présentée dans l’intégralité de ses sept heures au Théâtre Ouvert samedi dernier, la trilogie Des territoires de Baptiste Amann interroge l’impact que les territoires, réels et politiques ont sur nous dans une forme qui n’a rien de révolutionnaire.

Lignes de failles 

Hafiz (Solal Bouloudnine), Lyn (Lyn Thibault), Benjamin (Olivier Veillon) et Samuel (Samuel Réhault) sont frères et sœur. Nous les retrouvons chez eux, dans un décor de théâtre très assumé. Une cuisine, une table, des chaises, des cartons, un chantier au fond. Nous sommes, c’est littéral, dans une maison entre deux, en plein déménagement.

Et quel déménagement ! Les quatre se retrouvent réunis après la mort de Christian et Françoise, leurs parents. Morts le même jour, ensemble, sans explication valable. Les frères et la sœur sont dévastés et doivent tout gérer tandis que les éléments, historiques et d’actualité, vont contrarier leurs plans. Lyn hurlera plus tard quelque chose du genre  « enterrer ses parents tranquillement, c’est trop demander ! ». Ces grands enfants vont être essorés par trois jours fous où la mort va les envahir et où l’absurde s’invitera. 

Ils se retrouvent donc dans le pavillon de banlieue des parents, symbole de modernité et d’indépendance de la deuxième moitié du XXe siècle. Propre, pratique et surtout avec un jardin, c’est tellement mieux les jardins pour faire grandir les enfants sans problème. Une vie tranquille, jusqu’à ce que la vie justement s’en mêle. Benjamin est très lourdement handicapé et il est désormais à la charge de ses deux frères et de sa sœur. Hafiz qui a été adopté, ou plutôt abandonné par son père à ses voisins, est en pleine crise d’identité. Samuel n’a plus touché sa guitare depuis l’accident qui a rendu à Benjamin son état de bébé dépendant, et Lyn rêve de calme. 

Trois jours et des révolutions

Des territoires est un grand projet du metteur en scène avignonnais Baptiste Amann. Il l’a commencé en 2013 et a écrit en réalité trois pièces, presque indépendantes, qui chacune, finalement, raconte une histoire en soi : « Nous sifflerons la Marseillaise », « D’une prison l’autre » et «…et tout sera pardonné ? ». A chaque partie correspond une journée : 1) mort des parents 2) enterrement des parents 3) mort d’un autre personnage. Et à chaque journée est collée une figure révolutionnaire : 1) Condorcet 2) Louise Michel (Alexandra Castellon, engagée) 3) Djamila Bouhired (campée par Nailia Harzoune, poignante).

Voie rapide

Les comédiens sont tous incroyablement justes face à l’effet que fait la vie qui bascule. Ils ne font qu’un avec nous. Solal Bouloudnine (que nous avions tant adoré dans Seras-tu là, sa pièce sur Michel Berger) prouve une fois de plus sa capacité à se fondre dans des rôles. Ici, il se retrouvera à être… Badinter sur le plateau de Pivot ! Oliver Veillon est sans doute le plus impressionnant. Il passe d’un corps handicapé à un état normal comme dans une métamorphose, il est éblouissant. Samuel Réhault est, lui, impeccable en homme dépassé, désabusé, qui a cru que les modifications de territoires pouvaient vraiment décentraliser les violences. Lyn Thibaut est elle aussi impeccable en sœur courage sur qui tout repose.

Le fond et la forme

Nous sommes face à trois pièces qui fonctionnent.  Même si chaque partie a ses failles et ses problèmes de rythme, elles comptent toutes une scène magistrale (tout de même, l’enterrement sans corbillard est un must kafkaïen !)  Pourtant, Des territoires surprend par la dichotomie entre son récit et sa forme.

La pièce est en effet un manifeste qui dit, avec raison, que la topographie est politique, qu’on ne peut pas tout résoudre avec une voie rapide, que non, le désenclavement des populations les plus fragiles ne se fera pas en un claquement de doigt et une barre HLM. Et si Baptiste Amann salue les figures révolutionnaires qui, elles, ont fait avancer la société, étonnamment, la forme ne suit pas le fond. Nous sommes dans un théâtre très classique : trois parties, deux entractes, un public face plateau, un décor figuratif, de la fumée, un micro en bord de scène, quelques néons…

Cela empêche à Des territoires de frapper aussi fort qu’il le voudrait – qu’on pense à la façon dont Joël Pommerat traite la Révolution française… en révolution.  Avec Des territoires, immense tragédie de sept heures, on aurait ainsi pu être chez Eschyle si, dans la structure, Baptiste Amann avait assumé, lui aussi, de faire la révolution.

 

Avec Solal Bouloudnine, Alexandra Castellon, Nailia Harzoune, Yohann Pisiou, Samuel Réhault Lyn Thibault, Olivier Veillon.

En tournée.

Visuel : ©Christophe Raynaud de Lage

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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