Théâtre

Les oiseaux d’Aristophane à la Comédie Française : une pièce classique transmuée en musical

15 avril 2010 | PAR Yaël Hirsch

« Les Oiseaux » est une des onze pièces d’Aristophane qui nous est arrivée du Ve siècle avant J.-C.. Cette comédie fait son entrée au répertoire de la Comédie Française dans une traduction et une mise en scène très originales du génial Alfredo Arias. Si la pièce est visuellement superbe, la volonté baroque du metteur en scène argentin de faire faire à Aristophane un bond de 25 siècles s’éparpille dans trop de directions pour atteindre son but.

Deux athéniens décident de se laisser pousser des ailes pour fuir les corruptions de la démocratie humaine et rejoindre les oiseaux. Ils fondent alors un royaume utopique où les aléas du politique par et pour les hommes sont prévenus. Mais la situation se corse vite : les candidats à la citoyenneté de ce nouveau royaume le sont bien souvent pour de mauvaises raisons et lorsque les oiseaux veulent devenir des dieux à la place des dieux, ils se heurtent à des résistances musclées…

Ayant retraduit le texte de la pièce d’Aristophane pour le « moderniser », Arias l’étire dans tous les sens :

– D’abord,  il aborde la question du « genre » en transformant les deux rôles principaux masculins en rôles féminins et en énonçant explicitement combien les homosexuels sont bienvenus dans l’utopie créée par les oiseaux. Ce premier aspect fonctionne plutôt bien, et lorsqu’on sait que les femmes n’avaient pas le droit de jouer dans l’amphithéâtre grec, la transgression est double.

– Ensuite, il transforme les enjeux grecs en querelle gauloise, faisant de « Coucou-les-Nuées », « Coucou-sur-Seine » à l’heure du grand débat sur l’identité nationale. Or, la position résolument antisarkozyste du metteur en scène argentin est loin d’être fine : Arias n’hésite pas à imposer des anachronismes grossiers en transformant les critiques d’Aristophane sur la corruption dans la démocratie athénienne en plaidoyer contre la xénophobie. Et cet aspect fonctionne vraiment mal, surtout quand les délateurs athéniens (les sycophantes étaient justement chargés de dénoncer publiquement la corruption) se transforment en vilains corbeaux à la Clouzot, parés de dorures « blinbling » pour faire plus années 2000.

-Puis la pièce de théâtre se transmue en comédie musicale, sur des compositions de Bruno Coulais. Les airs ne sont pas vraiment dérangeants et plutôt joyeux. Sauf que les comédiens chantent pratiquement tous faux sur bande musicale, et que le caractère « toc » de cette activité lyrique  assomme vite le public, une fois l’effet de surprise passé.

-Enfin, Arias tente de jouer de la polysémie orale du mot Seine/scène pour régler également son compte au petit monde du théâtre. Ceci lui permet d’emmener dans l’utopie des oiseaux- « comédiens » un public partie prenante du spectacle. Sauf que le public ne comprend pas toujours pourquoi les comédiens le prennent à partie et l’ enjoignent de se mettre à voler pour échapper à l’ennui de la pièce qui est jouée pour lui.

La gourmandise baroque d’Arias écartèle donc le spectacle, dont les mots torturés dépérissent parfois dans un trop plein de signifiés. Si sur le fond, l’expérience de ces « Oiseaux » est un échec, sur la forme le spectacle est éblouissant. Les costumes de Françoise Tournafond sont d’une originalité magnifique, les décors oscillent entre un rêve oriental et une monumentalité de glorieux empire,  les mouvements des comédiens sont surprenants, et néanmoins plein de grâce. Surtout, lorsqu’on voit jouer l’incroyable Catherine Hiegel (Camarade Constance) et le talentueux Loïc Corebery (le Coryphée), on se rappelle pourquoi on aime tant venir à la Comédie Française : pour boire les paroles de ses sociétaires.

Jusqu’au 18 juillet 2010, « Les Oiseaux« , comédie d’Aristophane, texte revu, retraduit, et mis en scène par Alfredo Arias, costumes Françoise Tournafond, musique Bruno Coulais, avec Catherine Salviat, Catherine Hiegel, Martine Chevallier, Alain Lengler, Céline Samie, Nicolas Lormeau, Shahrokh Mshkin Ghalam et Hervé Pierre,  mar-sam, 20h30, dim, 14h, Comédie Française, salle Richelieu, Place Colette, Paris 1er, m° Palais Royal, 5-37 euros. Réservation : 0825 10 16 80. Notez que des places à visibilité réduite et à prix cassés sont disponibles 1h avant le spectacle.

 

 photo Brigitte Enguérand

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

3 thoughts on “Les oiseaux d’Aristophane à la Comédie Française : une pièce classique transmuée en musical”

Commentaire(s)

  • nikonlass

    très bonne critique de cette adaptation en partie ratée. n’allez pas voir « les oiseaux » car malheureusement, on s’ennuie bien plus qu’on ne rit.

    mai 9, 2010 at 20 h 57 min

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