Théâtre
« Les femmes de la maison » : la création et les femmes par Pauline Sales

« Les femmes de la maison » : la création et les femmes par Pauline Sales

12 janvier 2021 | PAR Yaël Hirsch

Après J’ai bien fait  et Normalito, l’an dernier, Pauline Sales retrouve une partie de ses proches des années au Centre National Dramatique de Normandie à Vire pour mettre en scène, autour d’une résidence pour artistes féminines, un homme et trois femmes qui muent à travers les âges. Un spectacle fin sur la norme et le genre, que Toute la Culture a pu voir avec les pros lors de sa création au Théâtre de l’Ephémère et qui devrait tourner cet hiver et ce printemps dès que possible.

Tout commence dans les années 1940, dans une maison presque vidée de la banlieue parisienne où il reste quelques meubles art nouveau. Il y a un côté un peu Cerisaie et un jeu assez suranné. Germaine, photographe et résistante vend la résidence que lui a offerte son mari, qui est aussi explorateur, cinéaste et anthropologue : Joris. Un drôle de mari pour son temps puisqu’il l’a épousée et mise hors du besoin, afin qu’elle puisse développer sa vie et son art, juste quand elle s’est éprise d’un autre. C’est aussi lui qui rachète discrètement la maison lorsqu’elle la vend. Et qui la transforme en havre de création dans les années 1950. Petit à petit, il se rend compte que ce ne sont que des femmes qui viennent y passer quelques temps pour créer. Au grand dam de la dame qui assure le ménage et se trouve assez débordée et par les effets et par les états d’âmes des occupantes successives, comme Simone qui vient s’y réfugier d’un mari qui décide de sa carrière et de ses enfants pour dessiner. 

Womanhouse, une refuge pour les femmes artistes 

Quelques années plus tard, c’est jardin tout ouvert que la résidence s’est magiquement déplacé en Californie où elle devient le lieu mythique et collectif où Judy Chicago et Miriam Shapiro proposent aux femmes des années 1970 de venir y travailler leur art en collectif féminin. Joris est toujours là, âgé, presque muet, gentleman à l’ancienne qui sait néanmoins écouter en première loge une parole qui se libère et se débat. Dernière mutation de la maison : elle se transporte dans la campagne française d’aujourd’hui. Joris est chez lui, extrêmement âgé et trois auteur.e.s sont en résidence sans la maison des femmes, chacun.e représentant une génération et une autre manière de vivre son féminisme… Des débats très actuels naissent et la camaraderie tempère in extremis l’acrimonie : être une femme artiste ne va toujours pas de soi au moment même où les trois personnages n’en peuvent plus elles-mêmes de réfléchir au fait d’être des femmes qui créent…

Une interrogation subtile et complexe sur la norme

Extrêmement classique et même presque déclamée au début, la pièce adhère au temps qu’elle décrit avec une mise en scène plastique et précise: performance flamboyante pour les années 1970 (chorégraphie endiablée pour Olivia Chatain, Anne Cressent et Hélène Viviès) et la mise en scène des querelles des différentialistes et retour à la nature sculptée par la lumière pour notre temps. Les mots fusent, les remarques sont justes, les références multiples et la conversation à bâtons rompus à travers presque un siècle ne cache pas les lignes de failles… Notamment le lien avec les autres minorités : ethnies ou pays en décolonisation filmés par Joris, sociales avec l’auxiliaire de vie Christiane interprétée par l’extraordinaire Vincent Garanger qui incarne aussi Joris. Les mots échappent quand les valeurs muent et semblent s’effriter (sublime dialogue à trois femmes sur « Un homme ça n’existe pas »), la création est douloureuse (qui aime vraiment être enfermé dans une maison pour créer ?) et la difficulté de faire cause commune ou même de vivre un compagnonnage sont autant d’échardes douloureuses.

Gourmandises sur scène 

Évidemment c’est original de voir trois femmes et un homme qui tournent dans une maison où les femmes viennent s’enfermer pour créer plutôt que de se laisser enfermer chez elles. Le huis clos résonne avec notre confinement à toutes et tous. Et le rôle du mécène malgré lui, paternaliste également malgré lui, mais échappant finalement aux clichés pour être simplement élégant (oldstyle !) surprend. Auprès de lui, avec  6 femmes ou sujets non genrés différent.e.s ce sont six manières d’interroger une identité mineure que Pauline Sales croque avec beaucoup d’inspiration. Et l’on se réjouit en nous demandant, un peu coupables, si on lui aurait passé aussi facilement la douce coquetterie de laisser une jolie figure d’homme dans cet univers féminin si elle avait été un homme ? C’est en tout cas un régal de voir l’acteur et les actrices embrasser leurs divers rôles avec fluidité et gourmandise…

Les femmes de la maison, de Pauline Sales, avec Olivia Chatain, Anne Cressent, Vincent Garanger, et Hélène Viviès, Cie à L’Envi, durée 2H.

 

visuels : (c) Jean-Louis Fernandez

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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