Théâtre
Le Roi du Bois au théâtre 71, de l’art abstrait en théâtre

Le Roi du Bois au théâtre 71, de l’art abstrait en théâtre

08 octobre 2012 | PAR Charlotte Bonnasse

Quand Sandrine Anglade décide de ressusciter le court texte de Pierre Michon Le Roi du Bois (1996), elle le fait d’une main d’esthète accomplie, convoquant sur la scène les airs brisés de Michèle Reverdy et la densité d’un texte hautement poétique pour une mise en scène quasi-abstraite, où les réalités et les êtres s’entremêlent dans la vision flamboyante d’un tableau de Le Lorrain. Un spectacle raffiné et presque élitiste, qui emporte le spectateur dans son lointain paysage, à Tivoli.

Le héros de l’histoire, c’est Gian Domenico Desiderii : au coeur de la forêt et parmi les feuilles mortes, il convoque son enfance, ses souvenirs de jeune métayer observant les nobles, les femmes et les peintres du paysage, et sa rencontre décisive avec Claude Le Lorrain, auprès de qui il passa près de vingt ans. Il caresse par la peinture le rêve de devenir prince, mais celle-ci ne saura pas combler ses espérances, et il ne restera que le Roi des bois, épousant la boue et le malheur du monde avec jouissance et sans illusions, dans une phrase culte : « Maudissez le monde, il vous le rend bien ».

Bien loin des mises en scène éthérées, Sandrine Anglade prend le parti de faire jouer le texte avec le décor qu’il habite d’une manière très incarnée. La scène convoque des réalités inextricablement mêlées : la boue de la forêt et les paysage irradiés de Le Lorrain, un jeu fortement symboliste sur des voilages qui se lèvent ou s’abaissent au milieu de la scène mêlés à un éclairage luminescent, le tout sur parterre de feuilles fânées. L’esthétique s’adapte parfaitement à un texte qui mêle le cru et le poétique comme sans y prendre garde, puisque « la cuisse de la femme est Dieu à sa curieuse façon ». Ni descriptive ni totalement biographique, la scène est un tableau de Le Lorrain, suggestive et profondément impressionniste, riche à la fois de l’étendue de ses détails et de son harmonie globale.

Au milieu se tient le quatuor à cordes Varèse, personnages à part entière de la pièce qui nouent ou délient les mots du héros, s’en vont, reviennent et tissent un spectacle expérimental. Face à l’incroyable prestation de Jacques Bonnaffé qui est quasiment le seul à parler, une étonnante trouvaille jaillit de cette superbe mise en scène, celle de l’enfant qui lui fait écho. Michaël Oppert, petit génie musicien à la voix très pure (bientôt dans le rôle du Petit Prince au Théâtre du Châtelet), entonne et exprime incroyablement cette « enfance qui nous fonde, qui construit avec ses rêves ce que nous deviendrons ». Le portrait de Rimbaud se dessine en filigrane de ces lignes de théâtre obscurément lumineuses.

« A dix pas de moi et de mes porcs dans la lumière de l’été un carrosse s’arrêta, peint, chiffré, avec des bandes d’azur; de cette caisse armoriée jaillit une fille très parée qui riait, elle courut vers moi; elle m’offrit ses dents blanches, la fougue de ses yeux; toujours riant elle se suspendit à la limite de l’ombre, résolument me tourna le dos, un interminable instant elle se campa dans ce soleil marbré de feuilles où flambèrent ses cheveux, ses jupes d’azur énormes, le blanc de ses mains se portèrent à ses jupes et les levèrent, les cuisses et les fesses prodigieuses me furent données, comme si c’était du jour, mais un jour plus épais; brutalement tout cela s’accroupit et pissa. »

« Assis là sur ce chemin en plein soleil où fugacement avait souri un prince qui peut-être n’était que marquis, je me mis à pleurer, à grands bruits, à grands sanglots. J’aurais voulu brûler. Une exaltation insensée me portait, qui était peut-être de la peine, de la colère, ou ce rire déchirant de ceux qui soudain trouvent Dieu, sur un chemin. » Le Roi du Bois de Pierre Michon.

Visuel : Claude Le Lorrain, « Port au soleil couchant ».

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Charlotte Bonnasse

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