Théâtre
Jan Fabre/Troubleyn : The Power of Theatrical Madness

Jan Fabre/Troubleyn : The Power of Theatrical Madness

25 novembre 2012 | PAR Audrey Chaix

À l’occasion de la 5e édition du festival NEXT, le Schouwburg de Courtrai invite Jan Fabre et la compagnie Troubleyn à reprendre The Power of Theatrical Madness, un spectacle de 1984 qui a fait date dans la carrière de l’enfant terrible du théâtre contemporain belge. Un marathon théâtral de 4h30 que l’on peut lire avec les codes du début des années 1984 – et l’on imagine sans peine le scandale qu’a pu causer cette production à l’époque – mais aussi avec nos yeux d’aujourd’hui, en particulier dans la perception très particulière du temps qui est mise en scène ici. Un spectacle qui provoque tantôt l’effroi, tantôt l’ennui, quand il ne touche pas à la poésie : une chose est sûre, il ne laisse pas indifférent.

 

L’ensemble se découpe en fait en saynètes de longueur variable, où la mise en scène des corps est fondamentale et la répétition structurelle. Les comédiens, ou plutôt les performers de Troubleyn sont éblouissants dans leur jeu, mais aussi dans leur humble résistance aux limites physique que la mise en scène de Fabre leur exige de repousser. Ainsi une femme est-elle poussée avec violence contre les sièges (vides, heureusement) du premier rang, non pas une, ou deux, ou même trois fois, mais sans cesse pendant vingt bonnes minutes. Pendant vingt autres bonnes minutes, une rangée de comédiens courent sur place, sans discontinuer, la sueur dégoulinant sur leur front, dans un état de souffrance qui se voit, se ressent. Une autre fois, un homme et une femme se font face, elle chante la Habanera de Carmen comme un disque rayé, sans s’arrêter, et ils se mettent mutuellement, à intervalle régulier, des claques. Non pas des gifles de théâtre, non : de vraies claques qui résonnent dans la salle. Toute scène est le point de départ d’une répétition ad libitum, parfois déclinée, parfois identique à chaque occurrence. Certaines lassent, mais d’autres plongent le public dans un étrange état hypnotique, ce qui fait surgir une étrange poésie, alors que l’on ne se pose plus la question du sens de la scène, mais que l’on se laisse à savourer son esthétisme poussé à l’extrême. Ainsi sont-ils poignants, ces deux rois nus, miroir l’un de l’autre, qui dansent un tango sur la marche funèbre de Sigfried de Wagner, avec, en toile de fond, le tableau libertin de Fragonard, Le Verrou.

 

Wagner, Fragonard, Bizet… mais aussi Ingres, David, Andersen, Michelangelo, Strauss, les références artistiques ne manquent pas : elles sont au cœur du propos de Fabre, qui refait ici une histoire presque exhaustive de la scène occidentale moderne. Le principe est simple – et répété à l’envi, comme il se doit : un comédien lance une année civile, en allemand, en anglais, en néerlandais ou en français, et un autre doit répondre, sous la torture parfois, en donnant le titre, l’auteur, le metteur en scène ou le comédien, et le lieu d’une production théâtrale de référence. Pour arriver à l’aboutissement logique de cette énumération selon Fabre : 1982, This is theatre like is was to be expected and foreseen, Jan Fabre, son œuvre de 1982 qui entre en correspondance avec The Power of Theatrical Madness.

 

On imagine la réaction d’un public de 1984 face à la radicalité de cette œuvre, et l’on se doute que la moitié de la salle, si ce n’est plus, a probablement quitté la salle bien avant la fin de ces quatre heures et demie. Aguerri à ce genre, qui a fait école, et surtout sensible à la reconnaissance acquise par Fabre depuis 28 ans – un peu comme celle qui a valu à Hirst son exposition majeure à la Tate Modern de Londres il y a quelques mois – le public de 2012 est, lui, confronté à une dimension temporelle de celle qu’il a l’habitude de vivre. Pour faire face à ces quatre heures trente, d’ailleurs, l’organisation du festival n’a pas prévu un ou deux entractes, mais une salle en accès libre, permettant aux spectateurs d’entrer et de sortir à leur guise pendant le spectacle. Cette répétition à l’infini, cette langueur qui s’installe dans The Power of Theatrical Madness est bien loin d’une perception du temps qui, dans les dix, quinze dernières années, ne fait qu’accélérer. Et, bien sûr, loin de tout scandale, les applaudissements ont été, à l’issue de la pièce, l’occasion d’une belle standing ovation – à Jan Fabre, bien sûr, mais aussi au courage et à la résistance des performers, qui ont donné de leur personne avec violence pour incarner cette folie théâtrale. C’est physiquement éprouvant, c’est long, c’est à la fois magnifique et insupportable, mais avant tout, c’est à voir.

 

 

Photos © Wonge Bergman

Les méchants de James Bond, mis à l’honneur dans une exposition à Washington
Débords – Réflexions sur La Table Verte de Olga de Soto : exhumer le geste par la parole
Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *