Théâtre

« Belgian Rules, Belgium Rules » : la Belgique imprenable de Jan Fabre

« Belgian Rules, Belgium Rules » : la Belgique imprenable de Jan Fabre

26 mars 2019 | PAR Simon Gerard

Les frites, la bière, la brique rouge, le charbon. Le ciel gris, les pigeons, les chicons. Brel, Magritte, Stromae, Dutroux. La techno, le carnaval, le tour de Flandres, les blackface.

La voilà, la Belgique que Jan Fabre dépeint dans sa dernière production Belgian Rules, Belgium Rules. La dilution exhaustive des clichés et symboles les plus rabâchés sur le Plat Pays suffirait, semble-t-il, pour aborder, le temps d’un spectacle, le pays natal du plasticien.

Tous les stigmates marquant la Belgique sont évoqués, superposés, confrontés, montrés au public sur quatre heures de performance. Face à la simplicité apparente du propos, la question que l’on se pose au cours de la représentation est majeure pour fonder la légitimité de Belgian Rules, Belgium Rules : à quel degré de sincérité s’est arrêté Jan Fabre pour nous parler de son pays ?

On serait tenté de répondre « aucun ». Ce que Jan Fabre semble louer par la mise en scène de cette liste de clichés – en somme assez clichée elle-même –, c’est le chaos de son pays, ce creuset dans lequel les à-priori ont une part de vrai, autant que les faits ont une dimension surréaliste. La Belgique, semble nous dire Jan Fabre, est faite d’une identité si vive et plurielle que son analyse éclairée est vaine. On ne critiquera pas, on ne vantera pas. Fabre peint un tableau amoral de la seule chose à laquelle on peut s’accrocher quand on veut parler à autrui de son pays : ce qui le caractérise le plus simplement.

Ce qui gêne donc sur le coup – la réduction de la Belgique à une image grotesque – trouve donc sa justification dans une réflexion plus générale sur le théâtre : celui-ci est un angle, un point de vue, qui même démultiplié – théâtre consensuel, théâtre de la mort, théâtre de la cruauté, théâtre de l’amour – ne parviendra jamais à englober une réalité aussi grande et protéiforme que celle d’une nation. La Belgique de Fabre est écœurante précisément parce qu’elle est imprenable.

Partant de cet échec inaugural, on retrouve dans Belgian Rules, Belgium Rules la structure d’un mini Mount Olympus, ponctuée de tableaux introduits par un monologue et généralement conclus par une de ces séances épuisantes pour le public comme pour les performeurs, tant les motifs physiques et verbaux sont répétés avec la frénésie d’une machine tournant à vide. Ici encore le public habitué des spectacles de Jan Fabre est tenté de rire jaune face à une forme efficace – parfois d’une grande beauté – mais quelque peu datée. Les corps blancs et normés sont presque maintenant une marque de fabrique du travail théâtral de Fabre… Mais s’agit il encore ici d’un intelligent aveu de faiblesse face à la grandeur du sujet belge ? On peut imaginer la logique du metteur en scène : aucune forme théâtrale ne pourra appréhender correctement la nation dont je veux parler ; autant reprendre alors une forme qui a fait ses preuves.

Logique. Mais pas très généreux, d’autant plus que cette forme essouffle autant qu’elle s’essouffle. À mi-chemin entre le théâtre et la performance, la pratique de Jan Fabre telle qu’elle s’exprime dans Belgian Rules, Belgium Rules fatigue par les pléonasmes scéniques qui se forment parfois sur scène : pourquoi monologuer pour introduire un tableau performatif, quand ce même tableau, d’une beauté et d’une force si rayonnantes, suffit largement à lui-même ? Expliquer un symbole, c’est ne pas croire en ce symbole.

 

 

Credits photo © Wonge Bergmann

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