Théâtre

Invasion ! à Nanterre : le show politique Abulkasem

27 mars 2010 | PAR Christophe Candoni

Michel Didym met en scène la première pièce d’un jeune auteur, Jonas Hassen Khemiri, déjà reconnu pour ses deux romans distingués par de nombreux prix. On peut découvrir « Invasion ! » au Théâtre des Amandiers à Nanterre. C’est un spectacle incisif, engagé et vraiment drôle.

Jonas Hassen Khemiri est né en 1978 d’une mère suédoise et d’un père immigré tunisien. Il porte en lui la richesse et la jubilation d’une culture mélangée. Tout naturellement, « Invasions ! » pose la question d’un « être en commun », de la possibilité de construire sur le plateau de théâtre un monde du « nous » qui revendique la différence comme une force. Il s’intéresse aux questions de l’étranger et de l’identité en donnant la parole aux minorités. Il propose un texte théâtral vraiment original et hybride qui joue sur l’éclatement d’éléments disparates, le mélange des tonalités et la choralité. Michel Didym sait retranscrire la belle liberté de forme et de ton de l’écriture sur le plateau. On suit de nombreuses intrigues parallèles, d’un intérêt variable, autour d’un mot qui devient une constante et le fil conducteur du spectacle : « Abulkasem » dont on ne cesse de jouer sur la polysémie. On retrouve Quentin Baillot, Nicolas Chupin, Luc-Antoine Diquiéro, et Julie Pilod (ou Léna Bréban en alternance), quatre comédiens plein d’énergie et plutôt justes dans environ seize rôles. Ils se prêtent à tout et assument l’hyperbole dans le jeu, enfilent les costumes improbables d’Anne-Sophie Lecourt, dansent sous la direction de la chorégraphe Cécile Bon… C’est parfois un peu trop appuyé mais cela passe.

La représentation débute sur un fabliau moyenâgeux qui crée le malaise lorsque deux voix s’élèvent dans l’obscurité de la salle pour protester contre la ringardise du spectacle et envahissent la scène. « C’est la première pièce que je vois de ma vie et c’est complètement nase » dit l’un. A l’image de ces personnages, le but de l’auteur est de bousculer les lignes et les conventions. La pièce devient une satire extrêmement virulente où l’humour l’emporte avec profondeur. A plusieurs reprises, on assiste à une émission de télévision que l’on pourrait qualifier de « sociétale », du genre de celles qui revendiquent une authenticité du réel (avec panel d’experts) et qui finalement font de l’information un spectacle, un divertissement médiocre coupé par des publicités ridicules. Ces séquences sont très réussies et très drôles.

C’est souvent très caricatural, on pense à la scène du groupe universitaire au café. Dans ces moments, on reste dans l’anecdotique et on finit par regretter une certaine tendance un peu facile et très insistante à vouloir faire « branché » notamment dans le langage. Mais le propos n’est ni banal, ni réducteur. Au contraire, la pièce épingle la pédantise des intellectuels et l’incompréhension de l’opinion qui banalise les problèmes et s’établit sur des lieux communs à l’égard des étrangers qui aboutissent fatalement à une vision fallacieuse de l’Autre, de l’immigré. Ce théâtre sert à piétiner les nombreux clichés véhiculés et rappelle l’importance de la reconnaissance de la diversité des identités, un message clair qui passe avec vivacité grâce à une mise en scène festive et efficace qui fonctionne comme un concert : deux musiciens (Flavien Goudon et Philippe Thibault) jouent en direct et s’intègrent bien dans la situation et dans l’habile dispositif scénographique de Sarah de Battice. Deux passages importants font basculer la pièce dans une tragédie humaine dérangeante et poignante : la scène du cueilleur de pommes et de son interprète, puis le final sur la question de l’intégration suscitent le débat avec intelligence.

Invasion ! du 19 mars au 17 avril, à 21h au Théâtre des Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso 92022 Nanterre. 01 46 14 70 00.

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Hole, le 17 mai au Bataclan
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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