Théâtre

Et si le vote blanc finissait par avoir raison de nos dirigeants ? Maëlle Poésy met en scène des politiciens noyés dans leurs certitudes au TCI

Et si le vote blanc finissait par avoir raison de nos dirigeants ? Maëlle Poésy met en scène des politiciens noyés dans leurs certitudes au TCI

09 décembre 2016 | PAR Charles Filhine-Trésarrieu

Si chaque soir au Théâtre de la Cité internationale le gouvernement prend l’eau, il n’en est rien de la nouvelle collaboration de Maëlle Poésy et Kevin Keiss. Présentée cet été au Festival d’Avignon, la pièce rencontre à présent le succès à Paris puisque deux dates supplémentaires ont du être programmées.

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Tout semble suivre son cours à l’aube de ce dimanche d’élections nationales, si ce ne sont les fortes pluies qui s’abattent sur le pays. C’est ainsi que s’ouvre la pièce, dans l’un des bureaux de vote de la capitale, avec une poignée de personnages détendus aux échanges convenus et se préparant à recevoir les premiers électeurs qui sont à coup sûr retardés par la météo. À première vue, Ceux qui errent ne se trompent pas se déploie avec lenteur et les premières minutes paraissent des heures. Ce qui renforce évidemment cette impression de calme avant la tempête. Très vite, comme pour souligner la métaphore, l’eau s’abat sur la scène, les événements se précipitent et le rythme s’accélère. Les décors s’enchaînent, les personnages sont nombreux (les six acteurs interprètent une quinzaine de rôles) et l’action se révèle omniprésente.

Écrite par Kevin Keiss, en collaboration avec Maëlle Poésy qui la met en scène, cette pièce s’inspire de La Lucidité, un roman publié en 2004 par l’écrivain portugais José Saramago, Prix Nobel de littérature 1998. Comme dans le livre, les membres du gouvernement, si sûrs de leur réélection, découvrent avec stupeur que dans la capitale les électeurs ont été plus de 80% à déposer dans l’urne un bulletin blanc, avec une abstention quasi nulle. Entre frayeur et incompréhension, on va alors suivre la dérive de ces dirigeants d’abord tétanisés puis franchement paranoïaques qui chercheront des explications de plus en plus loufoques à cette vague de désapprobation citoyenne sans jamais se remettre eux-mêmes en question. C’est aussi par le regard d’un commissaire des services de renseignement du ministère de l’Intérieur (rebaptisés pour l’occasion « Services de la Vérité ») enchaînant les interrogatoires afin d’identifier d’éventuels meneurs et par celui d’une journaliste parcourant les rues de la capitale qui subit la dérive totalitaire de dirigeants aux abois que le récit de cette crise prend forme.

On comprends alors rapidement que la pluie diluvienne, toujours présente derrière l’action et qui s’abat par intermittence sur la scène, renvoie à la ferme résolution des citoyens qui est présentée comme quelque chose qu’il est impossible de contrôler et contre laquelle il est impossible de lutter. Les spectateurs sont alors témoins du naufrage d’un gouvernement dont les membres si joviaux et propres sur eux à leur arrivée sur scène deviennent de plus en plus hystériques et débraillés au fur et à mesure de la crise qui dure. Au fil des jours qui se suivent, la scène elle-même se métamorphose, est inondée d’eau et d’objets en tout genre abandonnés par les ministres dans leur débâcle et finit par prendre des allures de marécage. La scénographie très réussie fait la force de la pièce, avec un usage maîtrisé des images vidéos projetées figurant les différentes interviews, vidéo-conférences et reportages qui ponctuent le récit, de la pluie artificielle qui remplit d’eau la scène sans jamais complètement tremper les comédiens et de la fumée qui progresse lentement vers le public et l’immerge dans le chaos des scènes les plus violentes.

Après avoir fait ses armes en adaptant Marieluise Fleisser et Voltaire puis mis en scène Anton Tchekhov à la Comédie Française, la jeune Maëlle Poésy sait qu’elle doit désormais se montrer à la auteur des attentes qu’elle suscite. Pour cela elle a choisi de faire à nouveau confiance à Kevin Keiss qui lui a écrit une pièce qui semble cette fois-ci plus personnelle et moins classique. Et le duo fonctionne : les textes sont percutants, la mise en scène est énergique et les comédiens jouent juste. En perpétuel mouvement mais jamais décousue, absurde mais toujours cohérente, cette pièce mérite son succès. Comme dans l’œuvre de Saramago, elle résonne avec l’actualité à une période ou la défiance vis-à-vis des instances dirigeants est de plus en plus forte dans tous les pays. Imaginer une situation où les électeurs exprimeraient se sentiment à coup de bulletins blancs met alors en avant un véritable questionnement philosophique. Défaite de la démocratie ou victoire du peuple par les urnes ? Cette création contribue en tout cas à alimenter le débat sur la comptabilisation du vote blanc en France, une question de plus en plus évoquée ces dernières années.

Informations pratiques :

Maëlle Poésy, Kevin Keiss, Ceux qui errent ne se trompent pas

Jusqu’au 18 décembre 2016

Au Théâtre de la Cité internationale
17, boulevard Jourdan, 75014 Paris
RER B, Tramway T3 – Arrêt Cité universitaire

www.theatredelacite.com

Durée : 2h

Lundi, mardi, vendredi : 20h
Jeudi, samedi : 19h
Dimanche : 16h
Relâche le mercredi

Visuel : © Espace des Arts – Dailymotion

Infos pratiques

Théâtre Petit Hebertot
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