Théâtre

David Lescot, Bégaudeau, Filippetti… quand le théâtre contemporain pense la jeunesse

23 novembre 2012 | PAR Christophe Candoni

De la sortie de l’enfance au début de la vie d’adulte, l’existence se fait d’une succession de départs, de premières fois, de méandres d’angoisse, d’envies, de rêves, d’attentes, de désillusions… c’est ce que racontent deux pièces à l’affiche : « Les Jeunes » présenté au théâtre des Abbesses, un spectacle savoureusement rock dans lequel le dramaturge, metteur en scène et musicien David Lescot, artiste associé du Théâtre de la ville, se replonge dans la préadolescence idéaliste et explosive, et la création « J’ai 20 ans qu’est-ce qui m’attend ? », une cartographie désabusée mais sans clichés de la jeunesse d’aujourd’hui signée par cinq auteurs contemporains et donnée dans une mise en scène de Cécile Backès au théâtre Ouvert.

La pièce de David Lescot met en scène des ados avec leur langage, leurs codes et leur fragilité. On assiste avec beaucoup d’empathie à la création et à l’ascension de deux groupes de rock et on suit avec bonheur leurs destins croisés, les répétitions en studio, la rencontre avec le manager, les premiers concerts en province, les premiers festivals, l’Olympia, le Zénith, le star system… Ils ne savent pas jouer mais ont envie de faire de la musique alors ils en font. Trois jeunes garçons idéalistes et passionnés forment avec énergie, exigence et ambition les « Schwartz ». La concurrence vient des filles, les « Pinkettes », qui veulent être plus dark mais chouinent des paroles niaises.

David Lescot porte un regard tendre, ému mais néanmoins lucide sur cette génération fragile, en manque de repères, d’autorité, qui se cherche dans un monde agressif et violent et évoque aussi les parents dépassés, la drogue, l’anorexie, la tentation de mourir. Sur un mode plus léger, la pièce raconte aussi l’amour passionné et platonique des 12 ans, le moment des premières clopes, des premières pelles. L’écriture alterne avec intelligence des passages drôles et d’autres plus tristes teintés d une mélancolie bienvenue ou d’un profond désespoir.

On salue le talent et la virtuosité des trois actrices qui jouent alternativement les garçons et les filles sans jamais quitter le plateau (les changements de costumes se font à vue). On passe un bon moment devant ce spectacle-concert bien mené par les musiciens qui jouent en direct.

A la fin, les deux groupes se défont, se disloquent et d’un trait abrupt sont rayées les joies et les aspirations innocentes et enthousiastes de la préadolescence. Que se passe-t-il après ? David Lescot s’arrête là où un autre spectacle commence, celui de Cécile Backès. La réponse est certainement dedans, et elle est plutôt désenchantée. Le propos est grave mais soutenu avec entrain, énergie. On retrouve la même aspérité à vivre chez les personnages, cette fois majeurs et même jusqu’à la trentaine bien passée. Ils sont jeunes, diplômés, et se confrontent à un avenir peu prometteur.

François Bégaudeau, Arnaud Cathrine, Aurélie Filippetti, Maylis de Kerangal et Joy Sorman sont les auteurs contemporains choisis par le Théâtre Ouvert pour écrire 5 formes brèves sur la jeunesse aujourd’hui. Leur production, inspirée de témoignages individuels ou collectifs recueillis en 2010, est réussie dans la mesure où elle parvient à saisir et faire entendre un propos tout à fait juste et lucide, à mettre en scène des situations parfaitement plausibles et dont on connaît la véracité, ce qu’ils font sans cynisme ni excès de dramatisme, avec même empathie et compréhension.

Entrer dans la vie active, rechercher une coloc, un appart, se trouver un mec ou une copine, fonder une vie de couple, avoir un job (et plus qu’un stage non rémunéré de quelques mois si possible) ; voici le cœur du réel précaire, bousculé, déréglé qu’affrontent les six personnages de la pièce avec pour seules armes la vigueur et la démerde.

Les acteurs ont l’âge et la fraîcheur des rôles. S’ils sont un peu verts, ils font preuve d’un bel engagement et sont tout à fait convaincants. Ils nous donnent à voir ce qui fait peut-être la spécificité de la jeunesse aujourd’hui : une conscience plus forte qu’à n’importe quelle autre époque qu’il faut faire avec la crise et le reste mais ne pas se résigner pour autant. Ils ne sont pas des révolutionnaires, des utopiques. Ils veulent exister, c’est-à-dire se battre, y aller, vivre le moment présent à défaut de perspectives stables.

Ces deux pièces abordent le thème de la jeunesse et font entendre une parole recevable par tous car elle est vraie et concernante.

 

Visuels « Les Jeunes » PASCAL VICTOR/ARTCOMART  – « J’ai 20 ans… » © Thomas Faverjon

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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