Théâtre
« Corps étrangers » au Théâtre de la Tempête : trois hommes dans la terre

« Corps étrangers » au Théâtre de la Tempête : trois hommes dans la terre

11 février 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Nouvelle création d’un texte de Stéphanie Marchais, Corps étrangers met en scène trois hommes possédés jusqu’à la folie par le physique et l’organique. C’est noir, noir, noir… Et heureusement servi par d’excellents comédiens.

[rating=4]

Corps etrangersD’habitude, au théâtre, on aime bien que tout ne soit pas visible d’emblée. Dans la mise en scène faite par Thibault Rossigneux de Corps étrangers, le texte de Stéphanie Marchais, les trois personnages, rapidement, s’installent sur le plateau, et ne le quitteront plus. Chacun sur un petit bout de terre, au sein d’une scénographie envahie par une terre brunâtre, et par de la fumée. Fatalité -chacun dépendant des autres- et ambiance noire, très noire, sont réunies. Que va-t-on donc nous conter ?

Hunter, O’Well et Mac Moose. Un médecin fou obsédé par un homme à la taille stupéfiante, au corps qui l’entête sur un plan strictement médical, et qu’il veut donc disséquer ; le « géant », qui se sent traqué et souffre atrocement de la perte de sa fille ; son voisin, concepteur de remèdes -ou de poisons- à base de plantes. Traque de la connaissance scientifique de l’autre, le texte de Stéphanie Marchais sait amener un vrai univers sous nos yeux, à la fois impressionnant et sensible: il évite les répétitions et l’abstrait, s’aventure dans le registre savant sans provoquer le dégoût ni la surcharge informative. Par ailleurs, il baigne dans une noirceur extrême. A ce titre, remercions nos amis les comédiens de nous la faire passer. Ce soir, au Théâtre de la Tempête, ils sont là. Devant nous pour deux heures, et « là », ce qui s’appelle « là ».

O’Well, l’homme gigantesque, fascinant et ambigu… Voyons, une figure pour le camper… Philippe Girard, bien sûr ! L’acteur à la haute stature, familier d’Olivier Py et de Stéphane Braunschweig, met son ton plaintif, éternel, stimulant, au service de cet homme plongé dans la noirceur. Il y va fort: voûté, quand il n’est pas tout simplement à terre, éploré, quand la douleur ne le plie pas en deux. Physique, en tout cas. Son tortionnaire invisible s’incarne sous les traits de Laurent Charpentier, qui souffre et vibre littéralement. Juste, particulièrement dans ses ruptures, qui surviennent lorsque ses élucubrations sont interrompues par son épouse ou sa fille. Entre ces deux fous, Daniel Blanchard. Il se montre bonhomme, attentionné pour ces deux étranges visiteurs, sans jouer la mesquinerie. Il sait conserver l’humanité de son personnage, en grimpant parfois jusqu’à quelques petits éclatements. Tout ce monde se torture, et torture également. Mais les figures ne sont pas creuses: les comédiens les ont remplies de leur chair. Alors on s’émeut, et on se sent pris, et proche d’eux.

Dans la mise en scène de Thibault Rossigneux, on apprécie la suggestion. Des détails simples, plantés dans la terre, laissent deviner les lieux où se déroulent l’action. La fumée et le travail sonore, réalisé en direct par Christophe Ruetsch, font penser à la pluie. La teinte noire prédomine cependant.

Noir noir noir, trop de noir, vous croyez ? Alors, petite cerise sur le gâteau. Le spectacle compte un quatrième interprète, qui est une comédienne. C’est la toute petite Géraldine Martineau, qui incarne à la fois la fille de Hunter le médecin, et la fille décédée d’O’Well. Dans ce dernier cas, surtout, elle frappe fort: elle a l’art de s’aventurer dans le glauque puis de remonter spectaculairement avec une danse, une chanson… Physique, elle aussi, et intense.

Ajouter à cela un mannequin très spécial, issu d’un centre médical et doté de la voix de Laure Calamy, et vous obtenez un bon spectacle. Qui peut même faire rire certains, du fait de la noirceur qui envahit tout… A vous de vous y plonger, maintenant.

Corps étrangers sera présenté jusqu’au dimanche 16 février au Théâtre de la Tempête (Cartoucherie de Vincennes).

Corps étrangers, de Stéphanie Marchais, mise en scène de Thibault Rossigneux. Avec Daniel Blanchard, Laurent Charpentier, Philippe Girard, Géraldine Martineau, et Christophe Ruetsch à la création musicale et sonore au plateau. Avec la voix et l’image de Laure Calamy, et la participation du robot humanoïde Ilumens.

Visuel: affiche de Corps étrangers

Infos pratiques

Association Arsène
Studio Théâtre (STS)
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