Théâtre

« Close », une proposition de théâtre immersif pour les amateurs d’escape games

« Close », une proposition de théâtre immersif pour les amateurs d’escape games

13 avril 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Divertissement théâtral immersif, c’est ainsi que l’on pourrait décrire Close, une proposition offerte aux consommateurs parisiens par la société Big Drama créée par Ariane Raynaud. Il s’agit pour les visiteurs, qui circulent librement dans un lieu richement décoré, de suivre à leur guise les intrigues qui traversent une « maison libre » à l’époque de la Grande Guerre. Une jolie distraction, qu’on déconseillera fortement aux amateurs de théâtre pur et dur.

Le théâtre immersif, la nouvelle mode!

Paris, 1917. Tandis que dans les tranchées la guerre fait rage, à l’arrière le reste de la population tente de survivre, dans un climat délétère de patriotisme exacerbé, sur fond d’humeur va-t’en-guerre imposée de force.

L’intrigue se déroule dans les murs du Phénix, une « maison libre », c’est-à-dire une maison close qui a été reprise en main par ses « filles » constituées en une sorte de phalanstère, après la disparition du patron.

Un mariage se prépare : celui de Blanche, personnage assez peu vraisemblable, sorte de figure virginale et mutique qui aurait grandi au milieu des prostitué.e.s. C’est là que les « invités » interviennent, c’est-à-dire le public, qui joue le rôle des convives de cette fête, quelques membres « VIP » ayant payé plus cher jouant un rôle un peu plus central, celui des témoins de la mariée.

La grande réussite de ce divertissement, c’est le soin apporté aux décors, aux petits détails, aux costumes : entre les velours des banquettes et les corsets des « filles », la débauche de bibelots chinés dans quelque brocante et les très nombreuses coupures de presse, correspondances, etc. dispersées dans le lieu – magnifique – où se déroulent les événements, on serait bien en peine de trouver à redire. Certes, il ne faut pas s’arc-bouter sur l’exactitude historique du moindre détail, mais, le temps de faire le tour des lieux, on en a pour une bonne demie heure de ravissement.

Le fait que le bar reste ouvert tout du long et que, ambiance festive aidant, les « invités » se laissent largement aller à boire, ne contribue pas peu à la bonne ambiance qui règne là. On pourrait regretter que la musique ne soit pas plus souvent présente ni entraînante : on aurait trouvé là une bonne occasion de s’immerger dans l’époque, et de prendre plaisir à la visite.

Au-delà de ces éléments, on reste un peu sur sa faim, malgré tout.

Les interprètes sont inégaux : si certain.e.s comédien.ne.s sont tout-à-fait réjouissants, et sont doté.e.s d’une belle gouaille, indispensable à bien tenir les interactions avec les visiteurs, certain.e.s d’entre eux sont presque pénibles à force de caricaturer le personnage qu’on leur a donné.

Quant au côté immersif, les interactions sont fugaces et très superficielles. Si la liberté d’évoluer dans l’espace de jeu est assez respectée – mise à part quelques rendez-vous un peu forcés pour que tout le monde suive à peu prêt les grandes étapes de l’intrigue principale – le sentiment reste qu’on assiste à un spectacle beaucoup plus que l’on n’y participe. Le quatrième mur s’est mué en un voile invisible et intangible, qui drape les comédiens et les met hors de portée d’une vraie interaction, concentrés qu’ils sont sur le timing et la nécessité de poursuivre l’histoire. Même les seconds couteaux sont assez peu disponibles pour une interaction de plus de 20 secondes.

L’intrigue, quant à elle, est tout-à-fait simple, ce qui n’est pas forcément un mal quand le but est le divertissement, mais elle prend le risque de décevoir du fait qu’elle est un peu « survendue ». On nous parle d’un spectacle sur le consentement… et finalement c’est une petite bande d’invités qui vont forcer l’un ou l’autre des personnages dans ses choix ! On reste un peu frustré que la très belle idée de base, qui est de replonger dans l’atmosphère oppressante d’un pays enlisé dans un atroce conflit, n’ait pas fait l’objet d’un traitement plus fin. L’écriture des dialogues n’est pas tout-à-fait à la hauteur, et les personnages sont parfaitement manichéens. Inutiles de dire, dans ces conditions, que les visiteurs n’éprouveront aucun inconfort, le camp du Bien leur étant désigné sans aucune ambiguïté.

Cela vaut-il alors la peine de payer assez cher une place pour profiter du lieu et de son bar, en portant un masque magnifique, fait main, mais atrocement inconfortable ?

Si l’on en croit les réactions du public, la réponse est plutôt positive.

On conseillera d’opter pour la séance de 21h30, qui permet de profiter du bar même après la fin de la représentation, toujours avec un fond musical tristement peu travaillé – on se demande tout de même quelle mouche a piqué la metteuse en scène de mettre un morceau des Beatles dans la bande-son d’un spectacle très clairement situé en 1917 !

On recommandera également de chercher à monter dans les étages, et de ne pas se laisser décourager si cela semble difficile : c’est là que les décors les plus recherchés et les trouvailles les plus amusantes sont dissimulés !

Big Drama, qui est une entreprise qu’on présente comme une « start-up » dont l’objet est de fournir notamment des prestations théâtrales immersives aux entreprises, signe là un joli divertissement éphémère, avec un art consommé de la mise en valeur d’un lieu atypique. Dommage que cela n’ait pas su s’accommoder d’une ambition dramaturgique plus aboutie, qui aurait permis un peu d’ambiguïté et de poésie.

Distribution

Anaïs Pinay, Emma Scherer, Eva Freitas, Anthony Fernandes, Alexis Pivot, Nathanaël Bez, Rosy Pollastro, Guillaume Tagnati, Karim Dinah-Camara, Clara Brajtman, Diane Renier, Roman Carrère, Bérangère Pivot, Clement Bourdeleau, Ariane Raynaud, Paminade Hauteclocque (donc 11 comédiens et 5 volants qui sont figurants ou ont des actions du type accueil, vestaires et bar)

Visuels: (c) Alessandro Clemenza

Infos pratiques

Carmen : le sexe et la mort flamboient à l’opéra de Paris
Deux Tchekhov bidonnants au Poche Montparnasse par Jean-Louis Benoit
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *